En 2010 la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury publie un essai La fin du courage qui connaît un beau succès. Lors d’une discussion avec son amie Isabelle Adjani est née l’idée de l’ouvrir à un public plus large, en le portant à la scène avec un dialogue centré sur deux figures féminines typiques de notre monde, une autrice philosophe et la journaliste qui doit la recevoir à la télévision pour présenter son livre. Le projet s’est ensuite élargi avec la proposition du metteur en scène Jacques Vincey de faire se succéder pendant sept semaines dans le même théâtre, l’Atelier, des duos d’actrices.
Isabelle Adjani et Laure Calamy ouvrent le ban. Elles seront suivies par Emmanuelle Béart et Sarah Suco, Isabelle Carré et Sophie Guillemin et Lubna Azabal et Rosa Bursztein. Texte en main (c’est plutôt une posture, car elles semblent bien le connaître), elles portent le dialogue. D’abord seule en scène, Isabelle Adjani, l’autrice, s’interroge sur le courage qui lui manque de plus en plus face à la vulgarité du monde et accessoirement de son éditeur. Découragée par la brutalité et la bêtise de ce monde, elle va ensuite se confronter à celle des media avec une journaliste, Laure Calamy, elle aussi découragée par la médiocrité de ce qu’on lui fait faire et les remarques ironiques de son rédacteur en chef. Cela commence en duel, l’autrice se plaçant en surplomb, maniant les concepts et multipliant les citations, Bergson, Nietzsche ou Victor Hugo. Mais la journaliste la surprend, vient un jour chez elle et, la prenant au mot, l’invite à ce qu’on pourrait considérer comme des travaux pratiques. Elle arrive à la convaincre de la suivre pour escalader une montagne alors qu’elle s’en dit incapable, en raison du vertige qui la submerge.
La scénographie nous plonge dans un capharnaüm de livres empilés, décor du bureau de l’autrice ou du studio de télévision, qui se transforme en montagne à gravir. Isabelle Adjani promène l’air las et désabusé de l’autrice tandis que Laure Calamy surexpose une énergie volontariste et semble empreinte d’une positivité à toute épreuve. Quand Laure Calamy apparaît brusquement, accrochée à un piton par sa corde d’escalade, tandis qu’Isabelle Adjani, doudoune sur le dos avec ses énormes lunettes de soleil, semble terrorisée, collée à la paroi rocheuse (des livres !) et s’agace des « sautillements » de sa coéquipière, le public explose de rire.
Le dialogue se développe et les deux femmes, tout en gardant un œil conscient sur notre monde dysfonctionnel et chaotique, affrontent leurs peurs et trouvent, grâce à leur union, le courage qu’elles pensaient avoir perdu. Elles avancent !
Faire de la philosophie en riant, en se moquant de nos travers et en s’accrochant au collectif qui permet d’affronter la peur et de sortir de l’inaction, joli programme pour une soirée au théâtre.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 8 mars au Théâtre de l’Atelier, 1 Place Charles Dullin, 75018 Paris – du mardi au dimanche, horaires variables – Réservations : billetterie@theatre-atelier.com ou 01 46 06 49 24
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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