Elisabeth Bouchaud avec ce dernier opus termine la série Les Fabuleuses consacrée aux femmes scientifiques qui se sont fait voler leurs découvertes par leurs collègues masculins. Après s’être intéressée à Lise Meitner et la fission nucléaire, Jocelyn Bell et la découverte des pulsars, Rosalind Franklin et la découverte de la structure à double hélice de l’ADN, elle est tombée par hasard en janvier 2014 sur un article du Monde de Nicolas Chevassus-au-Louis intitulée « La vieille dame et les huissiers de la Fondation Lejeune ». L’article raconte comment une vieille femme, Marthe Gautier, cinquante ans après sa découverte de la trisomie 21, va être empêchée de tenir la conférence prévue pour dévoiler la vérité car les organisateurs des « Assises mondiales de la génétique » ont cédé aux pressions des huissiers de la Fondation Lejeune et lui ont interdit de parler. C’est la première scène du spectacle, hautement symbolique. Pour la deuxième fois, on lui vole la vérité. La table devant laquelle elle devait parler disparaît et Marie-Christine Barrault, qui est une Marthe Gautier très touchante, reste seule, désemparée avant de décider à rentrer à Paris sans se révolter. Mais pourquoi toutes ces femmes scientifiques extrêmement brillantes ne se révoltent-elles pas quand on leur vole leurs découvertes ? Pourquoi acceptent-elles d’être invisibilisées. Et pourquoi pardonnent-elles ? C’est en racontant leur vie qu’Elisabeth Bouchaud essaie de nous amener à réfléchir à ce mystère.
Rentrée chez elle, une jeune journaliste vient interviewer Marthe Gautier. Elle lui raconte sa vie qui ne la prédisposait pas à devenir scientifique. Issue d’une famille d’agriculteurs, elle est une des deux seules femmes à obtenir le concours d’internat des hôpitaux de Paris. Son patron, le professeur Debré, la convainc de partir aux États-Unis pour compléter sa formation. Elle y apprend la technique de croissance cellulaire. Revenue en France, elle intègre le service du professeur Turpin qui cherche à comprendre l’origine du mongolisme dont il a l’intuition qu’elle est chromosomique. Mais seule Marthe Gautier qui a acquis aux États-Unis la technique de croissance cellulaire est capable de faire les expériences nécessaires. Peu aidée par son patron et son assistant, Jérôme Lejeune, devant recourir à ses propres moyens financiers, elle réussit à prouver que l’origine du mongolisme est bien une aberration chromosomique : la trisomie 21. Mais comme le microscope qu’elle utilise ne permet pas de prendre les photographies nécessaires à la publication des résultats, Jérôme Lejeune lui propose de prendre ses lames pour aller faire des photos à l’étranger. Elle accepte, ne reverra plus ses lames et il présentera cette découverte comme la sienne. Quant à elle qui se nommera « la découvreuse oubliée », elle fera toute sa carrière en cardiologie pédiatrique renonçant à lutter pour revendiquer sa découverte.
La mise en scène de Julie Timmerman et la scénographie de Luca Antonucci sont d’une grande sobriété. Une estrade centrale nue est tout à la fois salle de conférence, laboratoire et chambre mentale d’une femme hantée par le souvenir d’une parole tue. Deux rectangles de verre suspendus évoquent les lames des expériences tout en étant des espaces de projection où on voit ce que voit Marthe Gautier dans son microscope. La lumière de Philippe Sazerat accompagne les transitions intérieures de Marthe, blanche,crue, lorsqu’elle est confrontée au monde scientifique masculin, plus douce, plus organique dans les moments de solitude, d’introspection ou de résistance.
Cette sobriété fait ressortir l’excellent jeu des comédiens et comédiennes. Marie Christine Barrault est une Marthe Gautier âgée merveilleuse. Elle ne s’apitoie jamais sur son sort, ne joue pas dans la pathos mais fait apparaître la complexité des sentiments qui l’habitent. Marie Toscan, qui est sa petite fille, joue une Marthe Gauthier jeune, pleine d’enthousiasme, de rigueur scientifique et de persévérance. Elle est aussi la journaliste pleine de fougue qui vient interroger Marthe Gautier et Jérôme Lejeune. Matila Malliarakis campe un Jérôme Lejeune sûr de lui, ambitieux, pervers, pris au piège par cette découverte qu’il s’est attribuée et qui va être un des arguments pour les femmes défendant le droit à l’avortement alors que lui, catholique fervent, va consacrer sa vie à lutter contre l’avortement. Mathieu Desfemmes passe d’un rôle à l’autre avec une grande plasticité. Il est le professeur Turpin, le gardien de l’hôpital mais aussi le pape au moment où Lejeune vise la canonisation.
Allez voir ce très beau spectacle avec vos adolescentes et vos adolescents ainsi que les trois autres s’ils sont repris. Elisabeth Bouchaud y montre parfaitement le processus d’invisibilisation des femmes scientifiques. Dans celui-là, on voit le poids du patriarcat et la solitude de cette chercheuse dans un monde d’hommes qui n’éprouvent aucune considération pour les femmes.
Frédérique Moujart
Jusqu’au 29 mars, du mercredi au vendredi à 19h, les samedis à 18h, les dimanches à 16h – Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis Passage Ruelle, Paris 18ème – Réservations : 01 40 05 06 96 ou reservation@scenesblanches.com – Reprise au festival d’Avignon
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