Le docteur Petypon a passé la nuit chez Maxim avec son ami, le docteur Mongicourt. Au petit matin celui-ci le trouve encore endormi, pas dans son lit mais au pied du canapé, tandis que de sa chambre vient une voix féminine qui n’est pas celle de sa femme. C’est la Môme Crevette, une danseuse du Moulin Rouge, haute en couleurs, qui semble s’y être installée et il ne se souvient plus du tout de l’avoir ramenée ! Elle détone un peu, levant haut la jambe en assénant régulièrement « et allez donc, c’est pas mon père ». Pris entre sa femme, assez facile à tromper et à envoyer sur la voie de l’illumination, son oncle, un général venu le chercher pour l’emmener au mariage de sa nièce et qu’il ne doit surtout pas contrarier s’il veut assurer son héritage, et la Môme Crevette que cette situation amuse beaucoup, Petypon se lance dans une cascade de mensonges qui le conduisent à se retrouver au dit mariage avec la Môme Crevette que le Général prend pour son épouse, sa propre épouse qu’il fait passer pour la femme de Mongicourt, le Général plutôt tenté par la Môme Crevette et que convoite aussi le fils de la Duchesse.

On reconnaît bien le monde de Feydeau avec son ironie féroce au service du dynamitage de la société bourgeoise, avec ces couples qui passent leur temps à se tromper, puis se lancent dans des constructions vertigineuses pour tenter de camoufler leurs écarts, l’hypocrisie d’une société où tout est au service du maintien du rang et des espoirs d’héritage et où la province s’efforce sans succès de singer Paris où les modes se créent.

Philippe Person a adapté la pièce de Feydeau pour onze personnages et en a réduit la durée à 1h35, ce qui rend l’enchaînement des quiproquos, mensonges et malentendus plus précis et évite certains temps morts parfois reprochés à la pièce. Ainsi resserrée, la mécanique du désordre est portée au statut de chef-d’œuvre. Philippe Person et Florence Le Corre ont mis en scène la pièce avec des costumes années 1950. Les changements de décor très astucieux permettent de ne pas rompre le rythme. Deux comédiennes tirent le rideau et le salon, avec les portes qui mènent à l’entrée par où arrive la domestique ou à la chambre, apparaît, remplacé à l’acte suivant par le jardin du château du général où se déroule le mariage. Tout est précis et mené à un train d’enfer comme l’imaginait Feydeau.

Le Collectif Paradis, rassemblant des anciens élèves de l’École d’Art Dramatique du Lucernaire met tout son talent et son énergie au service du jeu. Julia Dailles incarne une formidable Môme Crevette, pleine de verve, se réjouissant de jouer au chien fou dans un jeu de quilles, facétieuse, moqueuse et ironique. Aurore Mayran de Chamisso campe une Madame Petypon à la coiffure impeccable, élégante dans sa tenue bourgeoise chic. Elle est toujours drôle, en naïve qui tente de s’adapter à des situations auxquelles elle ne peut rien comprendre, comme en illuminée absolument irrésistible. Julien Belotti Kolly est un Petypon anxieux devant les catastrophes qui pointent, élaborant au coup par coup un nouveau mensonge pour se sortir du précédent. Jean-Gérald Dupau incarne un Général persuadé de prendre les bonnes décisions, toujours prêt à se mettre au garde à vous, mais auquel un peu de grivoiserie ne déplairait pas. Louison Vrignaud passe brillamment du personnage de Mongicourt, proche de son ami Petypon mais finissant par refuser de continuer à être le dindon de la farce, à celui du Duc le niais, amoureux ridicule de la Môme Crevette. Murielle Gandais enfin passe du rôle désopilant de la servante à celui tout aussi comique de la Duchesse. Tous aussi grotesques et délirants qu’émouvants, ils font de ce spectacle un « véritable feu d’artifice d’extravagance et de drôlerie ».

Micheline Rousselet

Jusqu’au 30 août 2026 au Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris – du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h – Réservations : www.lucernaire.fr ou 01 45 44 57 34

Bienvenue sur le blog Culture du SNES-FSU.

Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.

Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu