Jeanne d’Arc ou La Pucelle d’Orléans ont-elles existé ? Oui en un sens, ce qui existe surtout de nos jours, c’est le mythe de cette figure de sainte, de patriote ou de sorcière. La réalité est au départ, plus triviale. Une certaine Jeanne de patronyme d’Arc, est bien née vers 1412 dans le village de Domrémy en Lorraine. Fille de paysans, Jeannette garde les vaches de la famille. Elle ne sait ni lire ni écrire, ce qui est tout à fait normal à l’époque dans son milieu social, mais elle aime beaucoup Dieu, la Vierge et la campagne vosgienne. Peut-être était-elle un peu fusionnelle avec ce milieu naturel dans lequel elle vivait du matin au soir ? En osmose avec les Vosges, elle va y entendre des voix.

Jeanne connaît un peu le contexte historique de la France, prise dans la Guerre de Cent Ans contre les Anglais. Elle sait que le royaume est divisé, que Charles VII, roi non encore couronné, peine à se hisser à la hauteur de la situation militaro-politique. Au sortir de sa puberté, Jeanne entend des voix lui parler… Tout à fait courant pour un psychisme d’adolescent ou d’adolescente, mais étant croyante, elle interprète ces hallucinations comme des appels de plusieurs saints et saintes à « délivrer la France ». Pourquoi pas ? N’est-ce pas un bon moyen de sortir de son milieu, de prendre son envol, de tenter l’aventure, de passer de la condition de vachère à celle d’héroïne guerrière ? Entendre une voix qui ouvre une voie, chacun en rêve ! Jeanne est fille mais elle s’en fiche, le genre ne compte pas en la matière, du moins si on juge en vérité et non selon les normes. La suite est plus connue, racontée dans les livres d’Histoire…

Oui mais non, elle n’est pas racontée comme le poète d’origine paysanne Joseph Delteil, le fait dans son Jeanne d’Arc, paru en 1925 et récompensé la même année par le prix Femina. Un succès qui causera sa rupture avec les surréalistes ; comme une petite communauté de destin entre Jeanne et Joseph, l’une déclarée hérétique, l’autre excommunié par le Pape du Surréalisme, André Breton ! Delteil raconte d’abord l’enfance de Jeanne la paysanne, puis son épopée mais pas comme tout le monde. Son récit est franchement anticonformiste par le simple fait de considérer Jeanne comme une jeune femme qui se choisit un destin singulier et qui va le payer au prix fort dans un monde d’hommes mis en défaut. Son procès et sa mise à mort sont clairement politiques, mais l’accusation fallacieuse de sorcière signe un authentique féminicide – la chose ayant devancée le concept. Le royaume que Jeanne défend en invoquant ses voix, c’est d’abord celui de la Justice et de la Liberté, idéal ou foi qui lui font « déplacer des montagnes » selon la formule que Mathieu met dans la bouche de Jésus dans son Évangile (17:20).

Tel est le point de départ de la mise en scène de Julie Denisse qui a adapté l’ouvrage de Delteil, mais le résultat va beaucoup plus loin ! Son parti-pris mise sur le dépouillement, sur une pauvreté de moyens qui paradoxalement permet d’atteindre la flamboyance, voire la flambée ! À part deux tabourets en fer blanc dans un coin, qui serviront peu, deux perruques de laine réalisées par Clara Jude et deux costumes confectionnés par Suzanne Devaux, le plateau est nu, éclairé par Simon Bour. C’est dans ce vide empli d’une force invisible, magnétique sans doute, que Julie Denisse va parler Jeanne. La comédienne n’incarne pas l’héroïne ou du moins pas uniquement ; c’est plutôt Jeanne qui déboule sur scène, échappée des images d’Épinal bien connues pour prendre corps et vie dans le verbe incandescent de Julie qui sait aussi se faire conteuse exaltée, quand elle n’est pas le corps, l’âme, la bouche et les jambes de l’épopée jeannesque.

En complice malicieux, François Heim et son accordéon diatonique. Il joue (sa musique) et joue aussi à incarner en silence des choses, situations, attitudes ou personnages que le discours de la comédienne appelle. Le musicien facétieux livre une formidable pantomime du récit. La parole historique, poétique, lyrique, ironique, politique de Julie-Jeanne fait remonter la chanson de geste des oubliettes de la scène médiévale, mais sans codes ni retenue, décomplexée, exubérante, poignante, tripale ! Julie Denisse réhabilite Jeanne en fille pubère, en femme insoumise, en folle d’absolu et de liberté.

La salle de l’Artéphile qui est aspirée à moult reprises par le rythme fou du récit, vit l’épisode du supplice final quasiment en apnée. L’émotion est intense, on voudrait sauter sur le plateau pour secourir la jeune femme Jeanne, éteindre cet inique bûcher ou bien y jeter ses bourreaux.

Il existe au théâtre une esthétique du Chaos. Comparable à la théorie physique du même nom, plus connue sous celui de l’Effet papillon, elle se résume à une formule simple et redoutablement efficace en termes dramatiques : peu de moyens mais beaucoup d’effets. Avec ici, entre les deux, l’immense talent d’une comédienne exceptionnelle !

Voir Jeanne La Rebelle pour comprendre ce que peut la puissance du jeu théâtral quand il s’oublie pour servir son objet.

Jean-Pierre Haddad

Festival Off Avignon – Artéphile, 7 rue du Bourg Neuf, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026, tous les jours à 10h30 (Durée : 1h15). Relâche les dimanches.

Informations et réservations : https://www.artephile.com/avignon-off-2026-jeanne-la-rebelle

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