C’est le journal d’un jeune homme solitaire, un fou de théâtre qui aime le corps des garçons, vit pleinement sa sexualité, voit arriver le SIDA avec son cortège de morts jeunes et veut continuer à vivre. Des plus de mille pages du journal de Jean-Luc Lagarce, Vincent Dedienne a extrait ce texte court organisé autour de trois thèmes, la solitude, le sexe et la maladie.
On y trouve la marque de Lagarce, sa façon de sembler prendre les choses avec légèreté, son ironie, son humour par exemple quand il dit « mon père était déçu par ce fils fragile et ridicule, ma mère aussi, mais elle le cachait mieux ». On y voit aussi sa solitude, sa volonté de rester libre en multipliant les relations sans lendemains, la dureté de ses jugements sur certains de ses amants où ses parents qui, quand la maladie l’a atteint, n’ont rien vu ou ont fait semblant de ne rien voir, tout comme les parents de Louis dans Juste la fin du monde.
Johanny Bert a imaginé une mise en scène délicate pour ce texte à l’intimité troublante. Une dessinatrice Irène Vignaud réalise en direct des dessins projetés en blanc sur le rideau noir en fond de scène. On y voit le portrait des morts dont Lagarce tenait le décompte précis année après année, intellectuels ou comédiens célèbres, Jean-Paul Sartre, Delphine Seyrig, Patrick Dewaere, Michel Foucault, Coluche ou Hervé Guibert par exemple. Comme le disait Lagarce « je ne note que les morts, pour les naissances de gens célèbres, on ne me prévient jamais ». De façon ironique s’inscrivent, à une vitesse telle qu’elles se chevauchent, les questions posées par les médecins. Les perfusions se multiplient annonçant la mort qui arrive au galop.
Vincent Dedienne en veste et pantalon de cuir noirs nous fait entrer dans l’intimité de Lagarce, si lucide sur le monde qui l’entoure, refusant de tomber dans le pathos quand le diagnostic du SIDA est posé et trouvant encore la force de rire de la bureaucratie des protocoles. Il passe de l’urgence des rencontres et de la jouissance à la tendresse lorsqu’il porte la silhouette de carton figurant l’ami américain de Lagarce au seuil de la mort. Magistral et ironique, il devient alors bouleversant.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 8 mars au Théâtre de l’Atelier, 1 Place Charles Dullin, 75018 Paris – du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h, relâche les 26 et 27 février – Réservations : billetterie@theatre-atelier.com ou 01 46 06 49 24
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