Après La victoire était entre nos mains, qui s’attachait aux années 1917-1918, Ariane Mnouchkine présente la seconde époque de sa création. On se souvient que pour comprendre comment la Russie sous la direction de Vladimir Poutine en était arrivée à envahir un de ses voisins l’Ukraine, la metteuse en scène avait décidé de remonter à la naissance des deux totalitarismes du vingtième siècle, le nazisme et le bolchevisme. De 1918 à 1933 les œufs du dragon se développent, les mêmes démons, avidité du pouvoir, totalitarisme, haine et terreur de masse sont à l’œuvre. On voyage de Moscou à Berlin, de Londres à Paris, de Tokyo à New-York pour les suivre.
Comme pour la première époque, la troupe a fait un énorme travail de documentation, se nourrissant du travail des historiens, des archives et des discours. Tout ce que l’on entend ce sont les mots qui ont été prononcés par les principaux protagonistes des événements et ils entrent souvent en résonance avec des discours ou des événements d’aujourd’hui. Lorsqu’au début on entend la voix du Président Wilson en 1918 affirmant à la fin de la première guerre mondiale le « plus jamais ça », appelant les grands pays à ne plus « jamais imposer leur volonté à d’autres peuples, à veiller à l’intégrité territoriale des États petits et grands » et appelant la Société des Nations à se faire la garante de la paix, on ne peut que penser aux actions d’un Trump qui ne cesse de mépriser ces grands principes. Lorsqu’on entend plus tard le discours de Léon Blum au Congrès de Tours en 1921, dénonçant le centralisme démocratique, les décisions venues de Moscou et appelant à l’unité, on ne peut s’empêcher de penser aux dégâts de la division de la gauche aujourd’hui. On va donc en trois heures dix, sans une seconde de temps mort, voir s’installer les deux pathologies mortifères du vingtième siècle, le bolchevisme et le nazisme, à grands coups de chocs – Staline comme Hitler éliminant toute opposition et installant une terreur de masse – et de mensonges -Staline détruisant « le testament de Lénine » qui appelait à destituer Staline qu’il jugeait trop brutal ou ne prévenant pas Trotski de la date des funérailles de Lénine car les absents ont toujours tort ou Goebbels déclarant sans vergogne « nous sommes entrés dans au Reichstag comme les loups dans la bergerie » et annonçant sans fard la chute recherchée de la République de Weimar.
Les principes de la mise en scène sont à peu près les mêmes que dans la première époque, tout comme, à quelques exceptions près, la troupe. Les personnages très connus sont incarnés par des comédiens munis de masques et c’est leur voix dans leur langue, russe, allemand, japonais, français, anglais surtitrée, que l’on entend. Mais la troupe a progressé et ils sont mille fois plus convaincants que dans la première époque. Les journalistes, Dorothy Thomson du New-York Herald Tribune alertant sur les dangers de la montée vers le pouvoir d’Hitler ou Gareth Jones qui a révélé l’organisation par Staline de la famine en Ukraine ne sont pas équipés de masques. Les interventions du personnage de la metteuse en scène sont réduites et n’alourdissent plus inutilement la progression de l’histoire. La musique est moins envahissante. Les dates et les lieux des événements s’affichent sur le mur du fond. Un grand drap rouge avec des croix gammées offre le décor d’un discours d’Hitler. Un drap immense qui ondule au sol devient la mer où Churchill essaie de faire entendre sa voix appelant les Anglais à ne pas céder aux sirènes d’Oswald Mosley, membre du parlement britannique et fondateur de la British Union of fascists réclamant le désarmement britannique et l’alliance avec Hitler.
Il y a toujours des grands moments d’émotion, des moments poétiques avec les trois babayagas qui passent et des moments de tension dramatique comme la vidéo où l’on voit le train du NKVD emmenant à travers la Sibérie les condamnés au goulag, dont on sait qu’on ne les reverra plus, avec sa locomotive portant à l’avant les initiales, JS comme Josef Staline et à l’arrière FD comme Félix Dzerjinski le fondateur de la Tcheka. Il y a aussi de l’humour, des moments à la limite du burlesque comme les disputes du Comité Central sur la façon de présenter le corps de Lénine momifié au peuple russe. Mais le burlesque est bien proche du tragique comme on le voit dans la scène où les magnats de l’industrie allemande sont réunis autour d’une table encombrée de verres de champagne pour adouber Hitler qu’ils voient comme une marionnette, à qui ils pourront imposer leurs règles, tandis que celui-ci lucide et cynique sait déjà que c’est lui qui sera le marionnettiste.
Courez les voir et emmenez vos élèves. Vous en sortirez plus instruits et les yeux pleins d’images que vous porterez longtemps.
Micheline Rousselet
À partir du 12 mars au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, 2 Route du Champ-de-Manoeuvre, 75012 Paris – le mercredi et le jeudi à 19h30, le dimanche à 14h – Alternance première et deuxième époque le vendredi à 19h30 – Intégrale le samedi à 14h Réservations individuelles : 01 43 74 24 08, Réservations collectivités : 01 43 74 88 50
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