
Le Festival Manip’ de La Garance, Scène nationale-Cavaillon est de retour pour sa troisième édition. Ce soir-là, une foule de tous âges envahit avec gaîté le hall et le foyer du théâtre. Elle est là pour Heka, de la compagnie Gandini Juggling (« La jongle Gandini » si on veut) qui s’est produite plus de 5000 fois dans 50 pays, spectacle élaboré avec la complicité de Yann Frish, prince espiègle de la nouvelle magie, présent l’an dernier à Manip’ avec Le paradoxe de Georges. Heka, c’est le nom de la divinité égyptienne de la magie et, dès le hall, elle nous cueille et accueille avec un stand où petits et grands peuvent s’initier à des tours présentés avec leurs « trucs ». On peut aussi, en attendant le spectacle, parcourir dans le hall et le patio du théâtre, l’exposition Un Étrange Ordinaire organisée par la formidable équipe de Chloé Tournier, directrice de La Garance depuis 2022. Une exposition collective invitant huit artistes à présenter des « objets enchantés », manière d’étendre le champ d’action de la magie au domaine des arts plastiques… (cf. lien ci-dessous).
Gandini Juggling est une bande cosmopolite de jongleuses et jongleurs créée en 1992 par l’anglais Sean Gandini et la finlandaise Kati Ylä-Hokkala, cette dernière étant une référence absolue en matière de jonglage chorégraphique… Heka est un spectacle qui frise l’art total ! Cirque, ballet, théâtre, on y jongle, danse, mime, parle, dans des jeux de lumières ou dans une demie-nuit, avec bruits et musiques et, cerise sur le gâteau ou dans le chapeau, avec des tours de magie ! La déesse Heka se dédoublait dans l’Égypte ancienne, à côté de Hékaou dédiée à la magie défensive, Akhou était véritablement la divinité de la magie créatrice, transformatrice. Nul doute que c’est elle qui est convoquée sur la grande scène de La Garance. Transformation du corps humain en animal à huit mains ou en pantin démontable, multiplication spontanée de balles rouges ou blanches que les jongleurs-magiciens sortent de leur bouche ou oreilles pour les faire voyager dans l’espace ; jonglage à la table ou debout, en ligne ou croisé, lancer d’anneaux en performance olympienne… Ballet jonglé, jonglerie magique, magie dansée ou jonglée, on en perdrait son latin mais l’émerveillement ne nous quitte pas une seconde, nos yeux deviennent ces petites balles que les artistes s’amusent à faire disparaître ou réapparaître en les faisant tournoyer de partout. Et puis, il y a Gandini qui, dans un costume rouge brillant façon Monsieur Loyal, intervient pour jongler aussi avec les mots : il y a plusieurs formes d’inconnu, celui qu’on connaît, l’inconnu connu qui n’est pas connu sinon il serait du connu ; celui qu’on ne connaît pas, l’inconnu inconnu, si inconnu qu’on croit faussement le connaître. Et la magie dans tout cela ? « Faire ce qu’on ne dit pas, dire ce qu’on ne fait pas, ne pas faire ce qu’on dit, ne pas dire ce qu’on fait » ou « Do what you don’t say, say what you don’t do, don’t do what you say, don’t say what you do » histoire de jongler aussi avec les langues. Il y a aussi une autre chose non dite mais montrée sans qu’on la voie tout en ne voyant qu’elle : depuis longtemps le monde de la magie a été exclusivement masculin. Au féminin, la magie devenait sorcellerie et l’on sait le sort réservé aux sorcières. Gandini Juggling introduit la question du genre dans les spectacles de magie : la compagnie emploie des magiciennes qui d’abord sont jongleuses ou danseuses et des magiciens mais elle met tout le monde en jupe avec des porte-chaussettes – bilingue mais pas binaire !
Quoi de plus magique que le spectacle en lui-même, que tout spectacle authentique? Le vrai truc du jonglage comme celui de la magie, n’est-ce pas d’abord une aptitude humaine à jouer avec les désirs, les illusions, les prouesses, les promesses d’une minute, les tromperies consenties ? Magie sans trucage des interactions vivantes entre les actions des artistes et les émotions du public. « Le magicien est un acteur qui joue le rôle de magicien » disait déjà Robert Houdin.
Le théâtre, c’est magique ! Heka l’est donc doublement.
Jean-Pierre Haddad
Exposition Un étrange ordinaire, du 16 octobre 2024 au 16 février 2025, avant ou après les spectacles et en accès libre du lundi au vendredi entre 13h30 et 17h30 : https://www.lagarance.com/un-etrange-ordinaire
Heka, La Garance – Scène nationale de Cavaillon, le mercredi 11 décembre 2024. Informations : https://www.lagarance.com/festival-manip-2024
Tournée en France : 13-15 décembre, Le Cratère, Scène nationale d’Alès ; 21-29 décembre 2024, Théâtre des Abbesses, Paris IX ; 11 janvier 2025, Scène nationale d’Orléans ; 20-21 janvier 2025, Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence ; 1er avril 2025, Scène nationale d’Alençon ; 27-28 mai 2025, La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne.
À l’étranger : Angleterre, du 30 janvier au 25 février 2025 ; Suède, du 21 au 30 mars 2025.
Site de la compagnie : https://www.gandinijuggling.com/
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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