
Le cinéaste Amos Gitaï reprend la forme qui lui avait si bien réussi pour son précédent spectacle à la Colline, House. Mêlant les langues – yiddish, français, anglais, allemand, ladino, espagnol, arabe, russe et Hébreu – comme les musiques, qui vont de chants populaires yiddish ou ladino à des extraits d’opéra de Monteverdi, Luciano Berio ou Dimitri Chostakovitch, Amos Gitaï se lance dans un spectacle monstre.
Le cinéaste reprend la très ancienne légende du Golem, cette créature d’argile imaginée par les vieilles communautés juives et destinée à les protéger contre les persécutions. Il s’inspire du conte du Prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer, mais élargit les questionnements avec des textes de Joseph Roth, Léon Poliakov, Lamed Shapiro et même des éléments de la biographie de certains des comédiens. Il en fait une métaphore sur les vagues de racisme, d’antisémitisme et la recherche d’un sauveur. Le Golem, la science qui pourrait aider l’humanité à progresser ou pourquoi pas la littérature, le théâtre ou l’art dont il proclame à la fin la force de résistance ?
Dès son introduction l’auteur et metteur en scène montre son intention de tisser musique, film, art et théâtre. Le spectacle démarre dans l’émotion de la musique avec la harpe et le chant de Sophie Leleu. Un écran tombe ensuite où est projeté un long extrait du film d’Amos Gitaï Tsili, l‘histoire d’une jeune fille qui a réussi àéchapper à la déportation de sa famille et finit par gagner un rivage pour partir vers un autre monde. Puis, comme dans l’installation imaginée par Boltanski pour parler de la Shoah, des centaines de vêtements tombent des cintres. Enfin sous des panneaux de maisons plus ou moins en ruines suspendus au-dessus d’eux, les acteurs vont s’emparer des textes.
Ils sont sept au plateau accompagnés par trois musiciens – Alexey Kochetkov au violon et aux synthés, Kioomars Musayyebi au santour, une sorte de cithare et Florian Pichlbauer au piano – et quatre chanteuses. Chacun des comédiens, dans sa langue, nous entraîne de la légende du golem aux flammes des pogroms et des persécutions à la Shoah. La parole passe de l’histoire des persécutions à des remarques sur ce que représente le yiddish pour ceux qui les ont vécues et on passe du drame au rire quand Micha Lescot se lance dans l’énumération des multiples mots et expressions de yiddish pour dire la pauvreté, avant qu’une berceuse en yiddish nous renvoie à l’émotion.
Certains reprocheront à Amos Gitaï une certaine grandiloquence et l’oubli des souffrances des Palestiniens. Pourtant il n’oublie pas de citer la dédicace d’Isaac Bashevis Singer pour son livre Le Golem : « Je dédie cette histoire aux persécutés, aux opprimés partout dans le monde, jeunes et vieux, juifs et gentils, dans l’espoir fou que le temps des accusations injustes et des décrets iniques viendra un jour à sa fin ». Et quand à la fin le chanteur d’opéra Laurent Naouri, les acteurs Micha Lescot et Irène Jacob nous narrent leur histoire familiale, où les origines se sont bien mêlées, un peu d’espoir se lève.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 3 avril au Théâtre de La Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris – du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30 – Réservations : 01 44 62 52 52
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