On est à Vienne en 1934. Alors que les menaces s’accumulent sur l’Autriche et sur l’Europe, Freud sent sa fin proche. Son cancer de la mâchoire lui occasionne des douleurs que même la morphine n’apaise pas longtemps. Sa fille Anna, dont il a fait la psychanalyse en dépit de toutes les recommandations, est à ses côtés, le soigne et le réconforte. Elle est proche des idées de Maria Montessori et réfléchit aux théories avancées par son père. Elle l’encourage à revisiter sa théorie du complexe d’œdipe à la lumière de la nature de son propre père Jakob et des liens familiaux qu’il entretient avec lui et sa mère, Amalia, la troisième femme de Jakob.

La mise en scène d’Hervé Dubourjal, qui interprète aussi Freud, place les spectateurs en bifrontal pour être au plus près de Freud et sa fille. Nous sommes dans le bureau de Freud, il y a une petite bibliothèque tournante sur laquelle sont posées les statuettes archéologiques qu’il collectionnait et plaçait souvent à sa table lors des dîners. Il y a surtout une méridienne où le comédien s’assied ou s’allonge intervertissant parfois les rôles et devenant à son tour celui que sa fille analyse.

Hervé Dubourjal est un Freud à l’image des photos que l’on a de lui avec sa barbe blanche, s’accordant de temps à autre le plaisir d’un cigare ou plongé dans ses réflexions marchant les mains dans le dos ou encore, à la fois aimant et tyrannique, appelant sa fille dès que la douleur est intense et qu’il souhaite échanger avec elle.

Des images vidéo renvoient à des lieux (la mer), à des sculptures que Freud a aimées et dont il a parlé (le Moïse de Michel-Ange) ou aux rêves (le cheval du rêve d’Anna) tandis que la musique de Mahler apporte sa note grave.

Face à lui, Moana Ferré campe une Anna attentive, à l’écoute de son père, mais qui va l’encourager à revoir ses certitudes en explorant un peu ce que la théorie psychanalytique doit à son histoire familiale. Freud a abandonné en 1897 la théorie de la séduction (neurotica), où il considérait que la cause des psychonévroses était un abus sexuel subi avant la puberté. Il l’a abandonnée parce qu’elle impliquait d’accuser le plus souvent le père et a préféré dire qu’il s’agissait de fantasmes. Après l’abandon de la neurotica, Freud avait choisi de couvrir les fautes sexuelles des pères incestueux en publiant sa théorie sur le complexe d’œdipe. Les agressions sont seulement des faux souvenirs fantasmés par des filles amoureuses de leur père et les garçons, lui le premier, ont comme Œdipe, le désir de tuer leur père. Quelle est la part de la personnalité de son propre père Jakob dans ces changements théoriques ? Anna le pousse à s’interroger sur la question, car d’une part il y a bien des preuves des abus sexuels dont se serait rendu coupable Jakob et d’autre part une lecture plus attentive du mythe remet en cause l’envie universelle de tuer le père.

Outre la réflexion sur la naissance de la théorie psychanalytique, d’autres questions tout aussi intéressantes affleurent dans la pièce, la question du doute nécessaire en science ou la question de l’acceptation de la parole des femmes. Anna le pousse aux deux. Un spectacle intelligent en forme d’enquête où nous mènent deux comédiens criants de vérité.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 3 mai à La Reine Blanche, 2 bis Passage Ruelle, 75018 Paris – les jeudis et vendredis à 21h, les samedis à 20h, les dimanches à 18h – Réservations : 01 40 05 06 96 ou reservation@scenesblanches.com

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