
Le festival fêtait ses dix ans cette année. Avec ce festival, la fondation Piémont Europa a réussi un mariage harmonieux entre les formes diverses du spectacle vivant et la beauté du patrimoine piémontais, trop souvent occulté par celui d’autres régions de l’Italie. Pourtant il y a ici tant de splendeurs à découvrir, la sobriété élégante de palais de briques que dore le soleil couchant et des jardins à l’image de ceux imaginés par Le Nôtre pour Versailles. Ces décors servent d’écrin à des créations in situ, comme la promenade au château imaginée par la chorégraphe Ambra Senatore à La Venaria Reale, performance qui sera reprise, adaptée au lieu, au Château de Chambord pour les journées du Patrimoine en septembre 2016.
Pour le théâtre Astra situé au cœur de Turin et les palais qui entourent la ville, le directeur du festival Beppe Navello et son équipe ont choisi de présenter au cours de deux longs week-end de juillet des spectacles où alternent, dans un savant équilibre, danse et cirque contemporains, théâtre visuel et performances faisant appel aux nouvelles technologies. Le festival accueille désormais des Compagnies de renommée internationale, venues de six pays différents cette année, et certaines Compagnies y ont présenté leur création pour la première fois en Italie. Ce fut le cas de la Compagnie de cirque britannique Ockam’s Razor et des voltigeuses françaises Pauline Barboux et Jeanne Ragu, lors du premier week-end.
Le second week-end du 13 au 17 juillet a alterné moments d’émotion, d’humour et de réflexion. Au teatro Astra, le magicien français Etienne Saglio nous a guidés avec Les limbes dans un étrange voyage vers le pays des morts. Accompagné d’un pantin en latex, un corps sans vie, d’une marionnette au visage réduit à un crâne vêtue d’un manteau rouge, fantôme du mort, l’acteur armé d’une épée se débat avec son double, le porte, se laisse porter, passe de la domination à l’effacement. Des morceaux de plastique volent autour de lui, petites étincelles de vie, voile mortuaire qui se colle au visage du mort ou encore grande méduse qui accompagne le personnage dans l’autre monde. Le noir est déchiré par le rouge, les ombres se démultiplient et on ne sait plus si, sur scène, il y a une personne ou deux, voire plus. Etienne Saglio nous entraîne dans un monde étrange où, comme dans la vie, l’humour nous aide à accepter l’idée de la mort. C’est poétique et très beau.
Le château de Rivoli, qui a le charme de l’inachevé, est devenu un musée d’art contemporain, où prennent leurs aises dans de vastes salles, des œuvres de Sol Lewitt, Maurizio Cattelan, Giuseppe Penone entre autres. C’est donc tout naturellement que le château a servi de cadre cette année à des spectacles faisant appel aux nouvelles technologies. Dans Hakanaï , les Français Adrien M et Claire B organisent un dialogue entre une danseuse et une scénographie virtuelle. Quatre vidéos synchronisées projettent sur un cube de tulle un univers graphique noir et blanc en constante évolution. La danseuse évolue dans un filet virtuel, une cage dont il lui faut sans cesse repousser les limites. Elle y entre, le filet réagit à ses mouvements, l’espace se dilate ou se rétrécit, les lignes se brisent, les repères basculent. L’image entre en résonance avec le son et les mouvements de la danseuse pour créer un monde onirique et évanescent où le rêve l’emporte sur le réel. Le video-concepteur et chorégraphe écossais Billy Cowie a présenté Under flat sky , son nouveau projet réalisé pour le Musée d’art de Kochi au Japon. La musique est une chanson japonaise, qui rappelle les haïkus, dont la traduction est projetée sur un écran et qui est interprétée en turc, langue dont Billy Cowie dit aimer les sonorités. Sur un écran défile un monde virtuel imaginé par la plasticienne Silke Mansholt, un univers de lignes colorées qui ondulent, se brisent, reprennent, alternant avec des esquisses de paysages japonais comme sortis d’un rêve. Ces lignes glissent sur le corps des deux danseuses aux mouvements inspirés du bûto, lents, élégants et parfaitement coordonnés, les traversent, semblent se fondre en elles, les laissant comme revivifiées.

Le château de Racconigi a servi de cadre à deux prestations dominées par l’humour. Pour A string section de la Compagnie britannique Reckless Sleepers, cinq chaises sont alignées devant la façade du château comme pour un concert. Cinq interprètes, vêtues de robes noires et chaussées d’escarpins, arrivent instrument en main, mais en lieu et place de violons elles sont armées d’une petite scie et chacune va commencer à scier la chaise sur laquelle elle est assise. Chacune l’attaque à sa façon, tantôt lente, tantôt vigoureuse voire brutale. L’une est en retard mais à la fin sa chaise tombera comme les autres. De temps en temps, fatiguées, elles s’arrêtent avant de reprendre leur tâche. La chute d’un pied, d’un barreau, les contraint à des équilibres improbables, images d’une humanité dont l’espace se réduit de plus en plus, en proie aux déséquilibres qu’elle a elle-même créés. Á la fin, chacune est seule, épuisée sur un petit vestige de chaise qui semble une île perdue où elles s’accrochent encore.

Comme un ultime final de l’Euro, la chorégraphe catalane Vero Cendoya a transformé le jardin derrière le château en un terrain de foot où s’affrontent une équipe de cinq danseuses et une de cinq footballeurs arbitrées par un danseur vêtu de noir, avec une musicienne jouant en direct et des supporters agitant bras et drapeaux en fond de scène. Avec La partida , il s’agissait pour la Barcelonaise de confronter le plus grand spectacle par le nombre de spectateurs (le foot) au plus petit (la danse). En mettant face à face des danseuses et des joueurs de foot, elle met en évidence des points communs, l’effort et la performance physique, mais aussi des différences, un sport avec de nombreuses règles et un art où tout est possible. C’est aussi une réflexion critique qu’elle propose dans La partida. Que dit de notre société cette emprise du foot, ces passions qu’il déchaîne, sa transformation en spectacle de plus en plus marchandisé ? Quelle est la place des femmes ? Une des joueuses-danseuses, visiblement enceinte, s’arrête de jouer pour vomir (lors d’une autre représentation elle l’avait fait arrêter de jouer pour allaiter). Les danseuses courent, attrapent le ballon, vibrent au gré des attaques et des arrêts, les footballeurs dribblent, jonglent de la tête et des pieds, devenant eux-même danseurs. La partida a emporté le public qui se prend au jeu, crie, applaudit et rit.
Le festival s’est terminé sur une note grandiose au château de La Venaria Reale avec la nouvelle création du groupe français F, désormais reconnu comme l’un des tous premiers spécialistes mondiaux des spectacles pyrotechniques. Sous les yeux éblouis des spectateurs, A fleur de peau nous conduit dans un univers fantastique où éclatent les couleurs du cosmos et pointe la fragilité de l’homme face à un environnement qu’il a contribué à mettre en péril.
Le festival a offert aux spectateurs cette année une série de très belles surprises. Il ne reste plus qu’à attendre juillet 2017 pour la prochaine édition du festival Teatro a corte.
Micheline Rousselet
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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