Romeo Castellucci s’empare du premier Faust de Goethe, mais il nous livre un spectacle muet où ce sont les images, les sons, la gestuelle millimétrée des comédiens, la beauté de la scénographie qui vont donner son sens au drame en stimulant l’intelligence et la sensibilité du spectateur.
Quand un rideau gris s’ouvre on découvre Faust, en vieux savant décharné (formidable Gérard Bayle) semblant échappé d’une gravure de Dürer, assis sur son modeste lit de fer. Un déluge de noms de philosophes et de savants de Socrate à Darwin, de Platon à Heidegger, livrés pêle-mêle par une voix off déformée, semble lui révéler l’inanité de la science et de la philosophie le laissant perdu face à une vieille réminiscence, la chanson, « parlez-moi d’amour, dîtes-moi des choses tendres, votre beau discours, mon cœur n’est pas las de l’entendre », où l’on distingue avec peine les paroles, tant le son est déformé. Après celle du savoir, Faust découvre l’inanité du langage. Muet, abattu, il prend sa tête dans ses mains, pleure, se penche sur une bouteille de gaz en pensant au suicide. C’est alors que débarque un Méphisto, sorte de clown sautillant et guilleret qui lui propose de le rajeunir. On sait le metteur en scène hanté par la question du mal, il est ici incarné par un Méphisto, qu’interprète Lorenzo Coletta, mais celui-ci semble surtout réjoui du mal qu’il s’apprête à orchestrer. Méphisto va assouvir le désir de se rajeunir de Faust, lui donnant même le sein sur fond de vagissements de bébé. Le thème et les personnages du roman de Goethe sont bien là y compris Marguerite (Stefania Horodeyska) sacrifiée, noyée sous une pluie de cendres. Mais le metteur en scène en propose son interprétation
Romeo Castellucci, comme à son habitude, crée un spectacle cérébral assez hermétique. Du drame romantique il semble rester bien peu, pourtant tout y est, le vieux professeur qui passe un pacte avec le diable pour retrouver sa jeunesse et l’amour, Marguerite qu’il abandonne après l’avoir séduite, l’ange exterminateur, mais ici dépourvu de tête, et même le chien qui arrive sur scène reniflant partout à la recherche du fond de l’affaire ! Comme toujours, Romeo Castellucci sait créer des images que l’on retient, telle ces femmes apparaissant comme des ombres chinoises soufflant dans des cornes de brume géantes. Son travail sur la lumière et le son, aidé par la musique créée par Scott Gibbons, est toujours très réussi.
Noyé dans une symphonie de gris avec des sons percutant comme des pétards, une musique sombre, la religion réduite à des bruits de cloche, les mots et le savoir s’envolant comme les pages du livre soufflées par un ventilateur, Marguerite, la bouche recouverte par un clapet ne parlant plus mais caquetant, tout dans ce Faust, en l’absence du verbe, pousse le spectateur à s’interroger, interpréter, imaginer.
C’est un monde sombre qui s’offre à lui. Comme le dit Romeo Castellucci il n’y a plus de sens ici, l’obscurantisme gagne. À l’image de Faust faisant face à une pluie de projectiles accompagnés de mots décousus, « terre, soleil, violence, passeport, etc », la science et la philosophie tout comme le verbe ont perdu leur pouvoir. Le théâtre aussi peut-être, puisque c’est un robot qui applaudit des deux mains à l’avant de la scène.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 27 novembre au Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, 75006 Paris – du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h – Réservations : 01 44 85 40 40 ou theatre-odeon.eu
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