Les agressions sexuelles subies dans l’enfance restent enracinées dans le cerveau des petites victimes, même si elles croient les avoir oubliées. Pauline Bureau adapte le récit d’Adélaïde Bon, La Petite Fille sur la Banquise. Alors qu’elle est enceinte, Alma reçoit un appel de la Brigade des mineurs l’informant que, grâce aux progrès scientifiques sur l’analyse de l’ADN, l’enquête sur l’agression dont elle a été victime vingt ans auparavant, alors qu’elle n’avait que neuf ans, est ré-ouverte et qu’un homme a été arrêté. Pour elle c’est un bouleversement. Elle avait expérimenté toutes les thérapies post-traumatiques possibles et cette nouvelle la renvoie à ce jour où, rentrant seule de la kermesse de l’école, elle avait croisé un homme qui l’attendait dans l’escalier de son immeuble et l’avait violée.

Pauline Bureau nous entraîne dans le cerveau d’Alma qui a dû apprendre à mettre un mot, viol, sur ce qui lui est arrivé et à sortir du brouillard où elle flotte. En parallèle on est dans le bureau de deux inspectrices qui n’ont jamais renoncé à enquêter et qui, à la faveur des progrès scientifiques, ont arrêté un homme, surnommé longtemps par les policiers « l’électricien » car il attirait ses victimes en leur demandant de l’aider pour réparer l’éclairage de l’escalier. Cet homme a vraiment existé, il s’appelle Giovanni Costa, a été retrouvé et arrêté en 2012. On estime, qu’en trente ans, il a abusé soixante-douze petites-filles. Pour certaines la prescription a joué, mais dix-neuf ont pu témoigner aux Assises et Giovanni Costa a été condamné à dix-huit ans de prison ferme en 2016, ce qui est finalement très peu au regard des dégâts qu’il a provoqués.

La scénographie est particulièrement réussie. À jardin le salon d’Alma avec son canapé et une harpe dont elle joue parfois, à cour le bureau des deux inspectrices, dont une sortie de sa retraite, qui sont chargées de l’enquête. Deux parcours se déroulent simultanément : celui d’Alma qui se penche sur ce passé dont elle pensait être sortie, rencontre des médecins, la police, l’experte désignée par le tribunal, son avocate et celui des deux inspectrices de la Brigade des mineurs, aux prises parfois avec une hiérarchie qui pense que s’occuper de ces cold case c’est du temps perdu.

Huit comédiens jouent toute la galerie de personnages. Héloïse Janjaud est particulièrement touchante en Alma se débattant entre souvenirs sur lesquels apposer les bon mots, viol et non attouchements sexuels ce qui permet d’échapper à la prescription, troubles divers, envie de suicide, visites chez le psy. Anne-Gaëlle Taillandier est particulièrement glaçante en experte judiciaire qui lui dit qu’ un viol c’est quinze minutes d’une vie, « un accident » et qu’elle ne doit pas se laisser aller ! Coraly Zahonero et Rebecca Finet incarnent les deux policières particulièrement déterminées, qui ne se laissent pas démonter par l’accusé (Sergio Longobardi) qui ne cesse de nier et de les insulter copieusement. Elles estiment que le temps ne fait rien à l’affaire et que continuer à chercher le coupable est un devoir moral.

Même si on peut trouver la pièce un peu trop longue et le propos pédagogique à l’excès (la psychiatre expliquant, schéma à l’appui, le fonctionnement du cerveau en cas de stress post-traumatique), il n’en reste pas moins qu’elle remplit une mission essentielle : révéler l’ampleur des violences sexuelles faites aux enfants et la faiblesse des réponses de la société.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 19 avril au Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris – du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30 – Réservations : 01 44 62 52 52 ou billetterie.colline.fr – Tournée : le 28 avril à la Scène nationale d’Alençon-Flers-Mortagne (61), les 6 et 7 mai à la Maison des Arts de Créteil. Autres dates à suivre.

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