Entre 2022 et 2025, Jacques Osinski a mis en scène plusieurs pièces de Samuel Beckett : Cap au pire, La dernière bande, Fin de partie et En attendant Godot , la pièce fondatrice du théâtre de l’écrivain irlandais. Il reprend à présent En attendant Godot au Théâtre de l’Atelier.

Cette pièce montre deux vagabonds, Vladimir (surnommé Didi) et Estragon (surnommé Gogo), qui attendent durant deux jours la venue d’un nommé Godot qu’ils ne connaissent pas. Le premier jour, Vladimir et Estragon se trouvent sur une route, au milieu de nulle part, au pied d’un arbre sans feuilles et presque mort. Que faire en attendant Godot ? Ils parlent afin de supporter l’inaction, l’ennui et le temps qui passe. Les chaussures d’Estragon sont trop petites et lui font mal aux pieds. Ils se disputent puis se réconcilient. À un moment, Pozzo et Lucky font leur entrée. Pozzo tient Lucky au bout d’une corde et lui ordonne de danser puis de penser. Lucky se met alors à « travailler du chapeau » et débite une tirade d’apparence savante mais sans aucun sens. Pozzo le force à s’arrêter et s’en va, tirant Lucky au bout de sa corde. Un jeune garçon vient annoncer que Godot ne viendra pas aujourd’hui. La Lune se lève et la nuit arrive.

Le deuxième jour, le décor est le même. Seul l’arbre a changé d’apparence car il a maintenant quelques feuilles. Estragon ne se souvient pas du jour précédent malgré les efforts que fait Vladimir pour le lui rappeler. Pozzo et Lucky arrivent à nouveau sur la scène mais Pozzo est devenu aveugle et Lucky est muet. À la fin de la journée, le garçon qui ne se souvient pas d’être venu la veille, vient délivrer le même message : Godot ne peut pas venir mais demain peut-être . Les deux vagabonds envisagent de se suicider en se pendant à l’arbre. Estragon dénoue sa ceinture. Son pantalon tombe car la ceinture s’est cassée.  « Allons-y », dit Estragon mais ils ne bougent pas. La Lune monte à nouveau dans le ciel. La nuit tombe.

La pièce a parfois été vue comme une réflexion métaphysique sur la condition humaine avec, selon la mise en scène, un caractère burlesque plus ou moins appuyé, ou bien comme une illustration de l’absurdité de la vie et relevant, à ce titre, du théâtre de l’absurde. Pour les partisans de la première interprétation, le nom Godot viendrait du mot anglais « God »(Dieu) mais Beckett a toujours refusé cette interprétation : « Si j’avais voulu faire entendre cela, je l’aurais appelé Dieu » a-t-il déclaré un jour. Quand on lui demanda l’origine de ce nom, Beckett répondit que « Godot » lui était venu par association avec les termes d’argot « godillot, godasse ». De la même façon, Beckett a toujours refusé que son œuvre soit considérée comme relevant du « théâtre de l’absurde ».

Pour Jacques Osinski, En attendant Godot ne montre nullement l’absurdité de la condition humaine et n’a rien de métaphysique. Sa mise en scène, qui révèle la profondeur humaine et politique de la pièce, s’appuie sur la version de San Quentin, retravaillée par Beckett en 1984. Il a choisi des acteurs exceptionnels.

Denis Lavant (Estragon) et Jacques Bonnaffé (Vladimir) forment un couple d’une intensité rare. Lavant incarne la douleur physique et la fragilité tandis que Bonnaffé représente l’espoir têtu. Leur jeu, dépouillé de tout artifice, donne à voir deux hommes ordinaires, mais leur complicité, leur façon de se parler, de se disputer ou de se réconforter, montre une fraternité qui résiste à tout et qui devient une métaphore de la condition humaine. Face à ce duo, Aurélien Recoing (Pozzo) et Peter Bonke (Lucky) incarnent une relation de pouvoir aussi violente que grotesque. Pozzo, maître tyrannique, et Lucky, esclave humilié, forment un contrepoint cruel à la fraternité de Vladimir et Estragon. Tous deux acceptent la violence de ce monde et sont sans espoir aucun.

Dans un commentaire sur sa mise en scène, Osinski rappelle que Beckett, engagé dans la Résistance, a écrit cette pièce en 1948, dans un monde encore marqué par la guerre. Godot pourrait donc être un passeur, un sauveur, celui qui assure le passage en zone libre. Pour lui, Godot, c’est aussi l’attente de tous ceux qui, dans l’histoire, ont espéré un sauveur ou une une libération, parfois en vain. Osinski montre des hommes qui, malgré l’absurdité de leur situation, continuent à parler, à rire, à souffrir ensemble et à espérer. La pièce résonne aujourd’hui avec une actualité troublante. Dans un monde où les certitudes s’effritent, où les attentes sont sans cesse déçues, En attendant Godot devient une allégorie de notre époque.

Michel Rousselet

Jusqu’au 3 mai 2026 au Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin 75018 Paris – du mardi au samedi à 21 h, le dimanche à 15h – Réservation : 01 48 06 49 24.***

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