Pierre Maillet adapte L’art de la chute de Sara Stridsberg et fait revivre deux figures mythiques et décadentes du monde new-yorkais. Edith Bouvier Beale, « little Edie », et sa mère vivent dans un manoir décati de dix-huit pièces, dont elles n’occupent, avec leur dizaine de chats, que deux ou trois pièces. Ruinées elles se marginalisent mais vivent libérées de toutes les contraintes : travail, mariage et conventions sociales. Paradoxalement alors qu’elles vivent dans la misère et sont méprisées par la bourgeoisie de East Hampton, elles sont libres, recevant seulement la visite des services de l’hygiène, et parfois celle de leur cousine Jackie Kennedy et de quelques célébrités tel un Ministre de l’Intérieur ancien amant d’Edith Beale. Alors que sa mère en doute, Edith reçoit la visite de deux cinéastes qui les sortiront de l’oubli.
Pierre Maillet en slip avec petites roses sur le sexe, houppettes en guise de seins et traîne volantée sur les fesses accueille le public devant la salle transformée en « paradise room », l’arrière salle du Reno Sweeney où s’était produite Little Edie. Des musiciens, les cow-boys électriques, en jeans, blousons brodés, santiag aux pieds et stetsons ornés de petites lampes sur la tête vont accompagner les dialogues mère-fille, leurs querelles et leur complicité, avec humour et autodérision. Ils passent des standards comme C’est si bon ou Tea for two au comique avec le Pas de boogie-woogie d’Eddy Mitchell ou à la country avec Take me Home, Country Roads. Ils entraînent Edith Beale mère dans une chenille endiablée à travers la salle et quittent parfois leur tenue et leur instrument pour devenir des personnages. Luca Fiorello, chargé avec Guillaume Bosson de la création musicale, devient ainsi une Jackie Kennedy particulièrement savoureuse. Frédérique Loliée est formidable en Little Edie. Changeant sans cesse de tenue, toutes plus extravagantes les unes que les autres, jusqu’à la tenue rouge révolutionnaire des pieds à la tête, elle donne au personnage une folie qui flirte avec la poésie. Il y a surtout Pierre Maillet. Dans un numéro virtuose de transformiste il passe du rôle du présentateur drag queen à celui de la mère, rangs de perles vestiges de la splendeur passée autour du cou, ou à une Joan Baez en longue robe hippie et châle noir sur les épaules. Il rend un bel hommage à ces femmes devenues sur le tard des icônes de la pop culture américaine des années 70, inspirant une comédie musicale en 2006, un film en 2009 et même des couturiers, comme John Galliano.
Un cabaret déjanté, foutraque, loufoque, mais aussi tendre et grinçant à l’image de ces deux femmes hors-normes. Un bel hommage à ceux et celles qui ont su résister aux conventions.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 31 mai au Théâtre du Rond-Point, 2bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris – du mardi au vendredi à 21h, le samedi à 20h, le dimanche à 15h30 – Relâche le dimanche 24 mai et le lundi 25 mai – Réservations : 01 44 95 98 21 ou theatredurondpoint.fr
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