Photo Duc de Gothland © Hervé Bellamy

Bernard Sobel nous surprend en mettant en scène cette pièce de 1822, d’un auteur allemand assez inconnu en France, Christian Dietrich Grabbe. Tout commence par une bataille et la vengeance programmée du personnage du « Nègre », joué par Denis Lavant. Sa cible sera donc ce bon Duc de Gothland, interprété par Matthieu Marie… Mais là commence l’ironie de la mise en scène elle-même. Le Duc de Gothland est un personnage dont on se moque lors de sa première apparition, tant ses sentiments sont grandiloquents et obéissent à une certaine morale bourgeoise (bon père, bon mari, bon frère et loyal au Roi de Suède…). Le spectateur ne s’y trompe pas et Matthieu Marie prend plaisir à souligner le procès comique du héros romantique. L’acharnement que le « Nègre » mettra à détruire le Duc donnera à ce dernier une épaisseur que l’ironie initiale ne lui conférait pas. Le personnage qu’incarne Matthieu Marie sera d’abord comme humanisé par l’enchaînement des malheurs, puis rejoindra progressivement celui qu’il appelait pourtant au début le « sauvage ». N’est pas le plus sauvage celui qu’on croit, mais dans une Europe en pleine expansion coloniale, c’est toujours celui qui est né hors de la sphère occidentale qui incarne la barbarie. Finalement, le Duc surgira du fond de la scène, tel le personnage de Ran (dans le film du même nom de Kurosawa), poursuivant le « Nègre » de son épieux : le grotesque est assumé et alimente la réflexion sur l’instabilité des conditions. Il y a d’ailleurs un souvenir de Shakespeare dans ce texte : la roue tourne, les clowns côtoient les illustres, la bouffonnerie se mêle à la grandeur. Ces aspects, Bernard Sobel les a parfaitement illustrés, en jouant sur les variations de ton, en opposant deux présences physiques parfaitement antinomiques : Denis Lavant sautille, boite, se faufile auprès des personnages auxquels il souffle, tel un serpent, de mauvaises pensées. Son corps est étrange et étranger. Tandis que celui de Gothland est d’abord raide et magnifiquement costumé, pour se trouver progressivement dépouillé de toute dignité. Les scènes chorales de jugement ou de bataille sont également orchestrées avec brio.

Photo Duc de Gothland © Hervé Bellamy
Photo Duc de Gothland © Hervé Bellamy

Le décor de Lucio Fanti est d’une grande beauté : le sol nu et brut, encore traversé par les rails ayant autrefois servis lorsque le théâtre était une usine de munition, est surplombé par une forêt incandescente dont les arbres semblent à l’envers… tout comme cette fable renverse les certitudes, interroge la foi de Gothland, sa volonté et fait basculer les puissants ou les indigents de côté du pouvoir ou de l’impuissance. Il y a des éléments du théâtre élisabéthain dans le traitement de la mise en scène également : des sons et des lumières permettent le grossissement épique, et on les voit ces milliers de Finnois et de Suédois s’affrontant !
Photo Duc de Gothland © Hervé Bellamy
Photo Duc de Gothland © Hervé Bellamy

Enfin, cette mise en scène est un bijou de subtilité, le spectateur passant du rire à la tristesse, de la moquerie devant la forfanterie à la réflexion sur la volonté et l’illusion des certitudes.
Doriane Spruyt

Le spectacle se joue jusqu’au 9 octobre 2016.
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : au 01.48.08.39.74 ou cdambreville@gmail.com. Plus d’informations sur : http://www.epeedebois.com/un-spectacle/duc-de-gotland/

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