En 2019 pour calmer le Mouvement des Gilets jaunes, le Président Emmanuel Macron lançait un « Grand débat » et invitait toutes les Mairies de France à ouvrir des cahiers de doléance à l’image de ceux lancés par les États Généraux en 1789. L’idée était de faire remonter au Gouvernement les revendications, les critiques et les idées des participants au mouvement et de les analyser. Qu’ont fait les responsables politiques des 200 000 contributions écrites à la main dans 20 000 cahiers auxquelles s’ajoutent deux millions de contributions en ligne ? Vous n’en savez rien et pour cause. Elles sont déposées aux Archives Départementales où elles dorment paisiblement ! L’incendie de Notre Dame a permis à l’État d’envoyer aux oubliettes les conclusions qu’il devait tirer de ces doléances, il avait désormais d’autres chats à fouetter !

La Compagnie théâtrale Artepo implantée à Amiens et dirigée par Stanislas Roquette, qui a écrit et met en scène le spectacle, s’est emparée de celles de sa région pour faire connaître ces témoignages, parfois poignants, parfois emplis de colère, et les réflexions et propositions de réforme, parfois iconoclastes ou disruptives, mais aussi parfois simples et presque évidentes, en les théâtralisant. Les quatre champs initialement délimités pour les cahiers de doléance – transition écologique, fiscalité, organisation de l’État et des services public, démocratie et citoyenneté – ont ouvert la voie à un propos plus large, quelle vie souhaitons-nous, quels sont nos rêves ? Bien sûr la question du pouvoir d’achat est largement abordée, mais loin de ceux qui prétendent que l’immigration serait un problème central, nos concitoyens ont surtout soif de justice sociale et de changements politiques favorables au vivre ensemble.

Mis en regard avec des images d’archives, particulièrement les discours très langue de bois du Président Macron et son « habileté » à éviter de répondre aux questions, deux comédiennes, Nedjma Berchiche et Emmanuelle Ramu et un comédien Marc Lamigeon sont au plateau.Tabouret en guise d’arme et sweat à capuche sur le dos, ils jouent les manifestants lançant des pavés ou portent les paroles des cahiers de doléance alternant avec celles du Président. Ils décortiquent à l’occasion ce qu’ont de simples trompe-l’œil les mesures présidentielles annoncées, comme la demande aux entreprises privées de verser une prime « si elles le peuvent » ! Des réformes sont inlassablement demandées, plus de justice fiscale, rétablissement de l’ISF, renoncement aux avantages indus dont bénéficient les anciens présidents, allègement de l’administration, retour des services publics dans les territoires ruraux, arrêt de la course à la dématérialisation des démarches administratives qui exclut les plus âgés et les moins pourvus de capital scolaire. On entend la voix de citoyens dans le concret face à un Président proclamant avec emphase « son amour pour le pays », parlant face aux revendications de devoirs des citoyens, on voit ceux-ci en colère enlevant au Président ce costume dont il a dit que s’ils en veulent un, ils n’ont qu’à travailler, un président qui finit par se cacher derrière un bureau.

Des paroles citoyennes pleines d’irrévérence, de vitalité, et d’humour, loin de la passivité qu’on reproche trop souvent à nos concitoyens, portées à la scène dans une mise en scène inventive par des comédiens engagés. Sur le fond, reste la question : comment a-t-on pu autant faire parler et aussi peu écouter ?

Micheline Rousselet

Spectacle vu le 23 juin au Théâtre de l’Opprimé à Paris – Festival OFF d’Avignon du 4 au 23 juillet au Théâtre du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, à 14h20 (relâche les 10 et 17 juillet) – www.theatredutrainbleu.fr

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