Le théâtre d’idée n’était pas mort, juste retenu au purgatoire après la gloire d’auteurs comme Sartre et Camus qui en ont usé voire abusé. Après des années entre damnation et salut éternel, il en sort plutôt rajeuni et prêt à une nouvelle vie ! D’ailleurs, il est tellement ragaillardi qu’il se permet de renverser le Jugement Dernier du Tribunal céleste et de lui ôter sa singulière importance en en faisant un pluriel insolent : Derniers jugements.

Quand l’avocat Henri Dutertre, porté brillamment par Grégoire Aubert co-auteur de la pièce avec Thierry Desouche, débarque au Ciel, il ignore ce qu’il lui arrive et croit être convoqué pour une affaire de divorce ou de malversations financières. Mais la femme qui le reçoit le prend très vite dans les rets de sa séduction et Henri, sensible aux charmes féminins, succombe sans comprendre qu’il vient de tomber amoureux de Madame La Mort. Les choses se gâtent quand elle lui présente son complice, un beau vieil homme en fauteuil roulant mais qui ne tarde pas à s’en éjecter énergiquement pour mieux mettre en accusation l’avocat, Dieu en personne, celui qu’on croyait mort ou inexistant. Dès lors, commence un procès où cette fois, Dutertre va devoir plaider pour lui-même. Retors, il osera retourner l’accusation contre… mais n’est-ce pas l’humain qui a inventé ces figures indissociables telles un Janus bifrons, de la Mort et de Dieu ? La peur de mourir s’est projetée en un personnage attirant et menaçant à la fois, alors qu’on sait bien depuis Épicure que « la mort n’est rien pour nous » puisque tant que nous sommes, elle n’est pas là et quand elle est là, nous n’y sommes plus. Pour ce qui est de Dieu, Seigneur autoritaire ou Père bienveillant, c’est justement pour avoir moins peur du trépas que les mêmes humains l’ont créé comme un sauveur – entendre plutôt : celui vers qui on se sauve pour tenter de fuir la mort ! Si bien qu’au bout du compte, c’est sur lui-même et face au miroir de ses choix assumés mais discutables que l’avocat doit prononcer les derniers jugements susceptibles de le justifier, ultime tentative de sauvetage, faute de salut éternel.

Mais que les spectateurs-rices à venir de ce trio infernal se rassurent, la mise en scène de David Teysseyre est d’une grande habilité et la confrontation radicale ne manque pas d’humour ! Elle fait de ces interrogations existentielles, une comédie légère et presque vaudevillesque. Si Grégoire Aubert fait un parfait avocat sûr de lui et cependant faillible, Hélène Péquin tient avec justesse et subtilité le mauvais rôle d’Elle, la Mort, dont elle fait un bon numéro de séduction, ne cédant rien que des illusions. Yves Sauton, en sage grisonnant très en verve, tient formidablement le rôle surplombant de Lui, Dieu en personne, habile dans l’accusation et l’esquive mais surpris par le talent oratoire de son client avocat. La qualité littéraire du texte donnant une sacrée teneur à l’ensemble !

De ce moment d’idées en chair et en os, prises dans un vertige de tendresse et d’ironie, on ressort plein de son humanité, en se disant bien sûr, que tout cela n’est que théâtre…

Jean-Pierre Haddad

Festival Off d’Avignon – Théâtre de l’Optimist, 50 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon. Du 4 au 25 Juillet 2026, à 14h55. Relâche le jeudi.

Informations et réservations : https://www.theatreoptimist.fr/spectacles/derniers-jugements-1

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