Et si dans les histoires de famille, tout commençait par de la musique ? Pas besoin d’un gros machin, juste un petit orchestre de quatre sous qui jouerait un air entraînant et joyeux mais « Chut ! Écoutez ! Ça remue dedans ! Écoutez ! » C’est ainsi que débute l’histoire de la famille recomposée de la Caravana… Pourquoi n’y aurait-il pas des divorces et des belles-mères et des demi-frères et sœurs parmi les « gens du voyage » ? D’ailleurs, nous-mêmes, en bons sédentaires trop sûrs d’être posés à la bonne place géographique et sociale, ne sommes-nous pas aussi « en voyage » ? En transit dans l’existence, un « voyage » plus ou moins incertain entre la naissance et la mort. La possibilité, au moins théorique de partir un jour volontairement ou non, de quitter son port d’attache existe pour tous, non ?

Dans toute famille, on se raconte un roman, il y a toujours un récit familial sur les origines qui charrie souvent plus de rêves que de réalités. Dans la caravane de La Caravana le père s’appelle Milan. Remarié avec Paulette, il raconte à ses trois enfants, qu’avant il était roi d’un pays merveilleux et qu’ils ont tous été chassés d’un splendide palais. Des trois enfants, seul Pavel qu’il a eu avec Paulette y croit jusqu’au jour où Clow le fils aîné, espiègle et joueur comme un clown, lui dira la « vrérité » qu’il réclame. Vouloir entendre « la vraie vérité » est légitime mais il faut accepter d’en payer le prix. Suite à la douleur du vrai, Pavel disparaîtra (temporairement). La langue inventive et mélangée de l’autrice offre de superbes trouvailles et procure un pur bonheur des mots. Dora, la grande fille, voudrait juste pouvoir s’arrêter un peu et passer une année entière dans une même école avec des copines et des copains qu’on garde longtemps. Il y a aussi Luna, la discrète grand-mère qui durant tout le voyage théâtral entretient vivant le lien salvateur avec la musique, en particulier quand vient la nuit, cette « heure des étoiles ». Mais j’ai oublié le personnage principal… Cette caravane aux milles ressources scéniques ! Elle occupe le centre du plateau mais en diagonale et cela ouvre la perspective nomade au lieu d’en faire le substitut d’une maison banalement posée là. Colorée, débordante de bagages et d’ustensiles, joufflue et souriante, la caravana joue pleinement son rôle central et intriguant de foyer mobile, d’habitat ouvert, d’objet investi – la roulotte dont chaque enfant peut rêver.

Le texte de Catherine Anne, autrice tout public mais aussi comédienne et ici metteuse en scène, est lui-même une sorte d’invitation au voyage. Un voyage du côté des gens qui voyagent leur vie, un voyage poétique au pays que nous portons en nous, pays peuplé de craintes et d’espoirs mais aussi d’amours et de rêves de vie au milieu des autres sans exclusive. Quand Pavel disparaît, l’autrice fait dire à sa mère que ce sont les sédentaires, gens du maisonnage si on veut, qui l’ont peut-être enlevé. Mais il s’agit seulement de retourner le stigmate en attendant qu’ils disparaissent tous !

Il y a autour de nous, dans le monde et en Europe-même, des tas d’exemples de gens qui ne croyaient pas avoir à changer de vie et de ville et qui se retrouvent souvent malheureusement à devoir le faire. Si nous avions cette vrérité plus présente à l’esprit, nous regarderions autrement ces « gens du voyage », plus comme des autres étranges mais comme nos semblables. Entre la roue de la fortune et les routes du destin, il y a la roulotte de notre existence que nous essayons de mener du mieux possible là où nous voulons aller.

C’est à pied et en se donnant la main deux par deux que le jeune public est arrivé au Théâtre de la Renaissance d’Oullins, dans le Rhône. Dans la salle comble, têtes blondes, têtes brunes, filles et garçons entre six et huit ans, tous.tes vivent chaque instant de la petite famille à la jolie roulotte avec intensité comme un seul grand corps collectif, réactif, participatif. Ça regarde et écoute intensément, ça rit, c’est triste ou inquiet par moment ou bien attendri, ça jubile et crie quand Clow fait des acrobaties ! Le pestacle finit comme il a commencé, en musique, mais quandla caravane esquisse dans la pénombre un mouvement de départ, c’est un peu leurs rêves qui prennent la route et certains s’essuient les yeux. Ils sont nous et nous sommes eux, pourraient-ils se dirent – et nous aussi en applaudissant avec les enfants.

« Il y a le désir de faire voir des gens autrement qu’à travers leur étrangeté. » Telle est l’intention de Catherine Anne. Un désir qui fait mouche à tous les étages : échanges et changements de regards entre gens du voyage et gens du non-voyage mais aussi entre petits et grands ! Elle y parvient, portée par une belle équipe de comédiens et musiciens impliqués corps et âmes, présents et vivants : Fabienne Pralon qui a composé la musique, Pol Tronco, Martin Sève et Lalou Wysocka. Élodie Quenouillère pour la scénographie caravanière, Claire Michau aux costumes et Loris Gemignani aux lumières sont aussi du voyage.

Le théâtre n’est-il pas un art du déplacement allant de la vie concrète des humains à leurs désirs ou pensées en passant par la scène ? Un théâtre méta-phore de la vie, qui la porte au-delà comme une grande malle à déballer sous nos yeux ? En parfaite adéquation avec le sens de sa pièce, Catherine Anne a prévu deux versions du spectacle. L’une pour les lieux de théâtre par nature et l’autre pour les « lieux non théâtraux », théâtres par destination ! Un spectacle sédentaire ou nomade qui sait sortir des lieux clos de la pensée et nous faire voyager en émotions et idées, pas en caravane mais avec sa caravana bariolée. Un théâtre prêt à faire halte en toute place accueillante.

Oyez, oyez, braves gens ! Laissez les chiens aboyer et si La Caravana s’arrête chez vous, courrez-y !

Jean-Pierre Haddad

Théâtre de la Renaissance à Oullins (69), Scène Conventionnée théâtre et musique, mardi 15 novembre à 9h45 et 14h15, jeudi 17 novembre à 9h45 et 14h15, vendredi 18 novembre à 14h15 et 19h, samedi 19 novembre à 16h. Créée à La Maison du Théâtre, Brest (29) le vendredi 14 octobre.

Tournée 2022/23 : Festival Roulez Jeunesse, Le Grand R, La Roche-sur-Yon (85), jeudi 15 décembre et vendredi 16 décembre ; Théâtre de la Tête Noire, Scène conventionnée de Saran (45), vendredi 13 janvier 2023 à 10h et 14h30, samedi 14 janvier à 16h ; Espace Doisneau à Meudon (92), samedi 25 mars à 20h45 ; Théâtre Dunois à Paris (75), mercredi 29 mars à 10h et 15h, jeudi 30 mars à 10h et 14h30, vendredi 31 mars à 10h et 19h, samedi 1er avril à 18h, dimanche 2 avril à 16h, lundi 3 avril à 14h30, mercredi 5 avril à 10h et 15h, jeudi 6 avril à 10h et 14h30, vendredi 7 avril à 10h. Accessible aux enfants à partir de 6 ans.

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