Comment donner quelque chose de neuf, de frais et d’original à la pièce la plus jouée en France ? Comment rivaliser avec sa belle et mémorable adaptation cinématographique par Jean-Paul Rappeneau? Comment rendre sympathique un coureur doublé d’un bretteur, incarnation gasconne du mâle dominant à l’époque de MeToo? Pire, comment oser encore faire tourner une intrigue autour d’un stigmate physique planté en plein milieu du visage, une « protubérance ne laissant aucune espérance » comme le dit Cyrano lui-même de son « pic » ?

La réussite de la mise en scène de Bastien Ossart avec le Théâtre des Pieds Nus est tout simplement de dépasser voire congédier ces questions par un double parti-pris d’une totale originalité.

Première audace, monter la pièce de Rostand comme une farce baroque ! Après tout l’époque à laquelle se situe l’intrigue était celle d’un baroquisme théâtral caractéristique de Shakespeare ou de Calderòn de la Barca ou encore de L’illusion comique de Corneille. Seconde audace et même audace au carré, le personnage de Cyrano mais aussi tous ceux de la pièce sont joués alternativement par trois femmes, trois et seulement trois, telles une triade magique. Les trois comédiennes Iana Serena De Freitas, Macha Isakova et Mathilde Guêtré-Rguieg se partagent les rôles, les masques, les facéties, les tirades, les jeux de scènes et les pas de danse ou d’escrime avec une agilité, un brio et un talent qui laissent le public sans voix mais pas sans applaudissements. Ils furent très fournis et prolongés en fin de spectacle.

Mais quel est le sens de cette distribution féminine, peut-être féministe ? Certes, il y a notre époque qui tend à tout « réécrire au féminin pluriel »… Ici, cette « féminisation » offre un biais de lecture fort intéressant. En effet, le nez hors-norme de Cyrano l’inscrit dans une exclusion peu habituelle pour un homme réputé viril, qui sait batailler à l’épée comme avec les mots. Son « cap » l’exclut de la séduction masculine, sa « péninsule » serait une insulte à la courtoisie et un handicap rédhibitoire dans les charmes de l’amour. Cyrano est donc en position d’exclu, de personne ostracisée pour ce qu’elle est (ou « a » !). Pire qu’une condition qui peut toujours évoluer ou un acte qui peut être réparé, le nez de Cyrano est un attribut naturel qui le met hors-jeu et nulle chirurgie à l’époque pour se refaire une face plus présentable à Cupidon ! Pourtant, ironie du sort, Cyrano excelle dans l’art du beau discours et particulièrement dans le discours amoureux… À ce titre, le personnage est d’ailleurs une anomalie dans la discrimination par la laideur car la disgrâce physique était à l’époque considérée comme l’habit d’une laideur morale ! Anomalie redoublée : dans la pièce de Rostand, c’est le stigmatisé lui-même qui énonce la stigmatisation. Dans sa fameuse tirade du nez, il devance le jugement sarcastique et le regard discriminant des autres. De toutes les « folles plaisanteries » qu’elle contient, il dit clairement : « Je me les sers moi-même avec assez de verve mais je ne permets pas qu’un autre me les serve. » Le premier qui lui « servirait » la moindre « plaisanterie » s’exposerait sur le champ au fil de sa lame ! Du coup, y a-t-il vraiment stigmatisation ? Cyrano s’exclut lui-même de la séduction pour ne pas en être exclu par autrui. Complexité du personnage, c’est un exclu offensif mais torturé puisqu’il s’interdit de courtiser celle qu’il aime.

Du terrain social à celui de l’intime, Cyrano bascule de la superbe à l’impuissance. Il se venge en passant de l’inhibition à la dissimulation mais tout en restant malheureux. Socialement, il invite à dépasser la stigmatisation par le rire, le jeu, l’autodérision et l’audace. Intimement, il souffre. Autant d’effets baroques qui valident parfaitement le choix de mise en scène. Elle est si osée et débridée qu’elle nous pousse à nous demander ce qui empêche vraiment Cyrano de déclarer sa flamme à Roxane ? Ce qui l’en empêche à part la fidélité au texte ! (Prochaine audace sur la pièce ?) De là une hypothèse : si ce n’était pas sa « péninsule » en elle-même mais l’impossibilité symbolique d’aimer sa cousine qui retient vraiment le personnage? Sa disgrâce physionomique comme dernier rempart devant l’inceste ? Et la féminisation du rôle alors ? Justement, elle nous fait voir et penser la pièce sous un jour nouveau. Le masque de nez grotesque dont Cyrano est affublé n’est peut-être que la ridiculisation de l’ordre phallocratique. Pour autant, la symbolique de l’interdit n’est pas abolie, juste décentrée et portée par le féminin. Alors qu’aujourd’hui des prédateurs sexuels sévissent en tout milieu et lieu, comment parler encore de « l’ordre du Phallus » pour signifier la loi ? Lacan aurait subi ou cautionné la culture du mâle dominant… L’attribut masculin peut-il encore figurer la Loi ? Aujourd’hui, c’est peut-être aux femmes d’incarner l’amour vrai et d’en énoncer les limites. Et pourquoi donner à un interdit civilisationnel et universel le nom d’un organe génital spécifique?! Et si la loi revendiquée au féminin ou au non-binaire devenait plus éthique, plus inclusive ?

Le théâtral ne peut cesser de signaler le social.

Jean-Pierre Haddad

Théâtre du Chêne Noir, 8 Bis, rue Sainte Catherine, 84000 Avignon, les 22 et 23 décembre 2023


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