Y a-t-il un âge pour aller au théâtre ? Non bien sûr ! La richesse et la vitalité du théâtre dit « jeune public » le montre en particulier lors du Festival d’Avignon qui est aussi le plus grand festival de ce genre en Europe… Y a-t-il alors un âge pour philosopher ? Ceux qui avaient peur de la philosophie disaient « après quarante ans ». Avec l’allongement de l’espérance de vie, ça doit donner aujourd’hui soixante berges ou plus ! Autant dire de ne pas philosopher, sauf pour « apprendre à mourir ». On croit alors citer Montaigne mais on le trahit, car cela ne signifie pas « se faire une raison de devoir crever un jour » ! Bien avant Michel, Épicure avait répondu par une analogie percutante : faut-il remettre à plus tard le moment de guérir quand on est malade ? « Car il n’est jamais trop tard pour travailler à la santé de l’âme » (Lettre à Ménécée). N’en déplaise aux mandarins de la Sorbonne, la philosophie est naturelle à l’humain et elle commence toujours par des questions. Elle se prolonge par plus de questions et ouvre ainsi le champ de la réflexion à l’infini. C’est ainsi que Marie Levavasseur entend la pratique de cet art de vivre en pensant et son spectacle s’adresse aux petits de tous âges pour peu qu’ils aiment questionner le monde et le moi. Extraits : « Quand on est mort, c’est pour la vie ? », « Où est l’enfant que j’étais ? », « Faut-il toujours grandir ? » Et puis « J’essaye d’être meilleure copine avec moi-même, c’est difficile ».

Telles sont les interrogations portées par une petite enfant de chiffon, née sans parents, un jour blanc comme la neige… Entre convocation des contes de notre enfance, drôlerie du langage spontané et angoisses métaphysiques, la poupée animée qui par une révélation d’un ami deviendra Blanche, grandit intérieurement à la vitesse non pas des années mais de ses questionnements. Sur scène, la voix de la marionnettiste dialogue parfois avec la marionnette. La réflexion induit un certain dédoublement mental qui, loin d’être signe de folie, signe la philo… Jean-Pierre, le prof de philo bourru sera rattrapé par la candeur de Blanche et acceptera de devenir sa marraine. Quant à Rico le musicien, la fillette en désir de grandir en ferait bien son amoureux pour un baiser envoyé à la volée. On comprend que « Comment moi je » n’a rien d’évident mais la recherche ne peut avoir de sens et d’enjeu que par les relations tissées, tricotées, filées avec les autres et le monde, dans les interactions d’une vie partagée. Le nom de chacun, donné par autrui, en témoigne.

Il y a quelque chose qui peut surprendre : Comment moi je est une création de 2012 et le spectacle a fêté sa 700e représentation ! C’est que l’enfance est une permanence et que les questions philosophiques traversent les époques… Il faut dire que l’équipe autour de Marie Levavasseur est nombreuse et endurante avec quand même quelques alternances pour le jeu. La maison dans l’arbre, les marionnettes et les lanternes sont résilientes. Le mieux pour la rencontre durable du public, c’est qu’elle se traduise dans l’espace : presque toute la France a reçu le spectacle, de Béthune à Montpellier, de Pouzauges à Reichshoffen. Il passera un jour près de chez vous…

Le théâtre de la Compagnie Les Oyates est un théâtre d’objets et de sujets, au deux sens du termes : thématiques et subjectivité ne lui font pas peur. Théâtre de sagesse accompagnée de magie, mais d’une magie sans trucage, où tout est visible sans que cela ne nuise au rêve. Peut-être que la vraie magie est dans l’échange intime avec le public… Un théâtre sous-tendu par un grand désir de faire lien dans toutes les directions. Personnages, comédiens ou comédiennes et public sont installés dans un cercle de dentelles comme s’ils embarquaient tous ensemble dans un vaisseau spatial, le voyage pouvant durer longtemps par la résonance philosophique qui traverse les têtes petites ou grosses. C’est que les liens fabriqués par le jeu tout en douceur et la mise en scène toute en subtilité, ne sont pas seulement dans un plan horizontal, ils sont autant de fils nous enracinant dans le sol de l’humain et nous y maintenant comme les oyats, ces plantes des terrains sablonneux, qui grâce à leurs racines profondes contribuent à fixer les dunes.

Sans le théâtre, aurions-nous autant d’opportunités à visiter et revisiter nos attaches à l’humaine condition ? Ce que la philosophie accomplit avec méthode et par le lent travail du concept, le théâtre y invite par surprise et avec sensibilité, comme en nous, jeu…

Jean-Pierre Haddad

La Garance Scène nationale de Cavaillon. Mercredi 22 janvier 2025 à 10h. et à 18h. 5 ans et +. https://www.lagarance.com/comment-moi-je

Le 27 janvier 2025 à Bollène (84500), Salle Brassens.

À suivre https://lesoyates.com/spectacles/comment-moi-je/

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