Tranche de jambon dans le frigo + paquet mal refermé = tranche froide et desséchée. Qui a fait ça ? Qui a commis cet odieux crime lèse mâle dominant ? Ça ne peut être que la femme. Telle est la conclusion simpliste qui suffit à Ian pour éclater une nouvelle fois contre Molly. La négligence du fils est imputée a priori à la mère. Pour le mari désireux d’une tranche de fraîcheur qu’il n’est capable de trouver que dans une tranche de jambon frais, Molly doit tout endosser de son mal-vivre à lui. C’est sur elle qu’il se paye une tranche de violence de plus. C’est comme ça depuis l’anniversaire de Molly où elle était enceinte du fils à venir. Violence psychologique, physique, sexuelle, sociale, inutile de les montrer toutes, on les devine à partir de la première qui est remarquablement jouée, incarnée. Emprise, humiliation, sidération par terreur, rabaissement intellectuel, manipulation cognitive ou gaslighting dans la langue de Shakespeare ; loin du théâtre élisabéthain, la tragédie est ici à sens unique : bizarrement, le mal-être du mâle fait surtout mal aux femmes.

L’autrice écossaise Linda McLean, livre un texte brut, froid et fort ; des dialogues découpés à la hache et des silences écrasants, une tension et une agressivité quasi-insoutenables. Comment le mettre en scène sans rien en perdre? L’actrice Amandine du Rivau et l’acteur Régis Lux ont trouvé la forme idoine : « Nous invitions les spectateurs dans la cuisine, si possible en trifrontal, pour que chacun vive de l’intérieur ce que peut vivre Molly, pour accentuer la sensation d’enfermement et pour questionner notre regard sur cette violence intrafamiliale souvent cachée. Ce spectacle est pensé pour 2 types de diffusion dont une version simplifiée pour jouer hors les murs, en particulier dans les établissements scolaires. Il est fait de 2 tables et de 4 chaises. L’espace scénique nécessaire est de minimum 6m x 6m. Et de 10m x 10m, spectateurs inclus. Ils ont aussi le jeu qui convient parfaitement, pas de pathos mais une forte incarnation de la violence et de la souffrance, toute la tension passe dans la posture des corps et la diction, un enchaînement rapide des scènes sans entrées à jardin et sorties à cour car le huis-clos de la salle de classe du Lycée Les Ferrages de Saint Chamas (Bouches du Rhône) avec sa blancheur et sa crudité, est sans issue. Seul.es deux élèves sortiront par la porte de la salle, accompagné.es car secoué.es par l’hyperréalisme de la performance.

C’est une bonne chose de montrer la pièce en milieu scolaire, non seulement parce que « si tu ne viens pas au théâtre, le théâtre viendra à toi » pour pasticher Lagardère dans Le Bossu, mais aussi parce que c’est un lieu de pédagogie et que le théâtre est à la fois un formidable moyen d’éducation à la vie sociale et civile, mais aussi à l’existence humaine.

Traduit par Blandine Pelissier et Sarah Vermande aux éditions Le Pôticha, le texte de l’autrice s’achève sur une incompréhension du fils face au récit de la mère : « C’est qu’une tranche de jambon… » Mais Amandine du Rivau et Régis Lux ont voulu aller plus loin, vers la réparation et la libération, il et elle ont donc écrit une suite à la pièce de Linda McLean, une suite validée par l’autrice ! C’est ainsi que la cuisine devient cabinet médical ou de psy, local associatif et même nouvel appartement pour Molly et son fils…

Le théâtre, nu ou revêtu de ses plus beaux atours, est un animal culturel capable de s’adapter à tout sujet à tout contexte, faisant feu de tout bois, s’imposant comme une composante sociale à part entière.

Pas étonnant qu’il survive depuis plus de 25 siècles !

Jean-Pierre Haddad

Cold Cuts, Lycée Les Ferrages, Bd Juliot Cury, 13250 Saint Chamas, Vendredi 13 mars, 14h.

Cie Memento Anima & Cie Voie A : https://www.helloasso.com/associations/memento-anima

Soutiens Théâtre Joliette – Marseille / La Cave Po – Toulouse

Dates à venir : Festival d’Avignon, du 4 au 25 juillet 2026, Le 11 – Lycée Mistral, à 10h45.


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