Lorraine de Sagazan s’intéresse aux insuffisances et aux ratés de notre système social et les expose sur scène, ce qu’elle a déjà fait récemment avec Léviathan. Chiens s’intéresse à une importante affaire judiciaire encore en cours, l’affaire French Bukkake. Leur faisant miroiter des tournages dans des lieux luxueux assortis de rémunération importante, le responsable de la société recrutait des jeunes femmes, souvent en difficultés financières. Après leur avoir fait signer un contrat dont elles ne voyaient pas les implications, il les livrait pour le tournage de films pornos à des hommes, qui les soumettaient à des viols et des actes de barbarie portant une atteinte grave à leur intégrité physique et à leur dignité.
Souhaitant échapper au théâtre documentaire, sur ce sujet d’une violence extrême, elle a choisi de confronter la crudité des propos pornographiques à la musique liturgique organisée autour de deux cantates de Bach adaptées par Othman Louati auxquelles s’ajoute une musique qu’il a composée. Le dispositif scénique est complexe, dans un ovale au-dessus du plateau s’affichent les instructions ignobles, vulgaires et trash du réalisateur, organisant les orgies, assorties d’insultes pour la femme qui subit les assauts des chiens du titre. La puissance destructrice d’hommes s’acharnant sur le corps de femmes y apparaît dans toute son horreur. Sur scène un chœur hybride mêle des interprètes dramatiques et lyriques et les musiciens de l’Ensemble Miroirs étendus. Sur les côtés du plateau s’affichent les paroles écrites sur le sujet pour accompagner les cantates. La pureté des voix tranche avec la pornographie crue des propos écrits, les convulsions des corps souffrants et la menace que semblent porter ces hommes au masque de chiens qui s’avancent jusque dans le public.
Lorraine de Sagazan parle de sa création comme une « tentative d’organiser un face à face entre la société, qui consomme, nie, moque, atténue, juge ou commente à l’emporte-pièce, et la réalité de ce que vivent ces femmes considérées comme de mauvaises victimes ». Le problème est que le marécage boueux des propos ignobles du réalisateur des films pornos et la souffrance des victimes, qui apparaît de plus en plus clairement, met le spectateur dans une position de voyeur. La metteuse en scène s’essaie à la fin à prendre de la distance d’une part en glissant de l’ironie et du sarcasme en invitant le public à venir toucher ces hommes ridicules en slips kangourous, ou en intervenant elle-même pour porter le point de vue des victimes et expliquer ce qu’elle a voulu faire. Même si la beauté des chants et des lumières apporte une note de sublime, comme s’il fallait cela pour surmonter le dégoût, on sort de la salle mal à l’aise.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 15 février au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis Bld de la Chapelle, 75010 Paris – du mardi au vendredi à 20h, le dimanche à 16h – Réservations : 01 46 07 34 50 ou location@bouffesdunord.com
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu