Peu d’héroïnes de roman ont été autant l’objet d’analyses, d’exégèses et même d’un procès que Madame Bovary. Il n’est donc pas étonnant que Christophe Honoré, qui s’était déjà penché avec une belle réussite sur La Princesse de Clèves ou Du côté de Guermantes, s’y intéresse.
Une phrase s’inscrit sur le mur du fond : « une convulsion la rabattit sur le sol, tous s’approchèrent, elle respirait encore ». Christophe Honoré a donc décidé de ne pas la laisser s’empoisonner comme l’a fait Flaubert. Elle est restée vivante, a fui Yonville pour rejoindre une troupe de circassiens où, à l’image de Lola Montès et sous la direction d’une Madame Loyale autoritaire, elle va raconter les épisodes marquants de sa vie. Christophe Honoré construit donc le spectacle de la vie d’Emma en gardant les épisodes marquants, le bal du marquis d’Andervilliers, les festivités des comices agricoles, la scène de l’opéra, celle de l’opération du pied bot, celle du fiacre et celle de la chute. En sort le portrait d’une femme nourrie d’un imaginaire romanesque qui veut être elle-même, écouter ses désirs et fuir le mortel ennui d’une vie d’épouse de petit notable de province, mais surtout celui d’une femme cernée par le désir envahissant des hommes.
Christophe Honoré mêle théâtre, vidéo, avec des images aux couleurs saturées, et cirque. Madame Bovary apparaît en majesté sur une sorte d’estrade tournante, puis en déséquilibre sur un trapèze comme elle l’est dans sa vie. Tel un clown Monsieur Lheureux distribue aux spectateurs de la barbe à papa et expédie des tartes à la crème et c’est en lanceur de couteaux que Rodolphe vise Madame Bovary dés qu’il l’aperçoit aux comices.
Ludivine Sagnier est une magnifique Madame Bovary en sublime robe blanche ou noire. Ses rêves d’amour, elle et ses partenaires les expriment par des chansons populaires aux paroles simples, celles de Sardou ou de Joe Dassin. Ses partenaires masculins, son mari (Jean-Charles Clichet), le pharmacien Homais (Julien Honoré), le marchand de vêtements à la mode Monsieur Lheureux (Stéphane Roger), ses amants, Léon (Davide Rao) et Rodolphe (Harrison Arévalo) se pressent autour d’elle, la traquent comme des mâles en rut incapables de l’écouter puisque seule l’idée de la posséder les anime.
Le problème est que cette interprétation intéressante du roman sombre, à force de provocation, dans le voyeurisme et la vulgarité. Lorsque Emma vient supplier Rodolphe de l’aider et qu’il semble acquiescer, lui disant de monter pour le rejoindre, la vidéo nous le montre l’attendant nu pour la « baiser » dans le couloir. S’ensuivent des vidéos de sexes d’hommes à foison. Lorsque les circassiens, jouant les hommes de la vie d’Emma l’entourent, leurs pantalons tombent les révélant en slips ou nus. C’est sur Monsieur Lheureux nu et à quatre pattes que s’assied Emma. Lorsqu’elle reçoit en cadeau de Rodolphe un cheval, Marlène Saldana, qui joue une Madame Loyale impérieuse et provocatrice en string, va se déchaîner simulant un orgasme en se frottant, dans toutes sortes de positions, sur un cheval d’arçon. On finit par ressentir la même impression de malaise dans la scène de l’opération du pied bot où le gore est porté à son paroxysme, avec des flots de sang qui jaillissent de tous côtés inondant Charles et Homais qui opèrent.
Avec ce spectacle provocateur et excessif on s’éloigne beaucoup de Flaubert. Reste une belle interprétation de Ludivine Sagnier plus sensuelle qu’ingénue, qui décide de quitter le jeu de cette petite ville traditionnelle avec son église, la pharmacie, l’auberge du Lion d’Or, la belle maison du notaire que les circassiens dessinent dans le sable de la piste, mais qui cache tous ces mâles en rut. Partir pour devenir quoi, une artiste ? La conclusion n’est pas très convaincante !
Micheline Rousselet
Jusqu’au 16 avril au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, 75004 Paris – du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 17h – Réservations : 01 42 74 22 77 ou theatredelaville-paris.com
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