Sara représente une génération d’adolescents dont beaucoup ne se sentent pas vraiment bienvenus ici. Cet ici est vaste puisqu’il s’étend à la Terre entière, planète colonisée par un capitalisme qui épuise sans retenue les ressources naturelles au nom d’une religion fanatique du profit. Mise à part la création de misère qui accompagne au centuple la « création de richesse », il en résulte une crise climatique planétaire, un péril écologique mondial… Mais Bienvenue ailleurs est un titre ni ironique ni onirique, plutôt optimisme. Son sous-titre n’est d’ailleurs pas du tout désespéré : Fragments d’une jeunesse inspirée. C’est un peu comme pour le nom de la compagnie Les nuits claires, la nuit est noire mais pas forcément obscure et sans débouchés… Dans la pièce,la situation de crise va se cristalliser dans un conflit de génération entre une mère, Camila, et sa fille Sara. L’enjeu traverse et dépasse les individualités, façon pour l’autrice Aurélie Namur, d’ancrer le politique dans l’intime, le singulier, l’affectif, le sensible.

Un jour, devant la télé (machine à déterritorialiser tous les jardins de Voltaire), Sara se retrouve face aux images d’un méga-feu australien. Un pompier nourrit un bébé kangourou au biberon, c’est attendrissant mais catastrophique. Le journaliste dépêché sur l’incendie géant minimise le désastre : « On remplacera la forêt… » Sara ressent alors le sursaut de conscience de la révolte : « Quoi, remplacer le vivant ?! Le vivant ne se remplace pas, je suis vivante, on ne peut pas me remplacer ! » Elle a raison, tout vivant est unique, le code génétique le dit, la singularité historique aussi. Dès lors, Sara entre en colère contre les ravageurs de nature et à tous les échelons : depuis son assiette de laquelle les protéines animales sont bannies jusqu’aux lointaines terres rares qui rendent son lien smartphonique aux autres très coupable. Elle adopte une éthique dont l’exigence s’oppose à l’aliénation consumériste de sa mère : « Agis comme tu penses » au lieu de « Consomme dans ton coin ».

Mais tout ce que nous apprenons sur Sara, son engagement écologiste, son goût pour l’aventure du monde, son aptitude à s’arracher, nous l’apprenons des autres, de sa mère, de son copain en école d’archi, d’une amie agricultrice et chasseuse. Car, un soir de Noël, Sara a déserté la cène – d’où son absence sur scène. Il ne reste d’elle que sa voix off, ses paroles et actes rapportés par d’autres.

L’ailleurs est-il toujours meilleur ? Loin de là où l’on est mal, il s’offre à l’investissement imaginaire, à l’utopie, au rêve d’un possible meilleur. Impossible meilleur ? En tant qu’ailleurs, il porte une négativité irréductible : celle d’être absent, peut-être inatteignable, lointain dans le meilleur des cas. Mais la ZAD, « zone à défendre », est une ailleurs possible, un ailleurs qui devient un ici, devenu présent, une zone à désirer et où résider. La ZAD dans la pièce d’Aurélie Namur, c’est l’acte 2, entre celui de la mère et le 3ème acte, celui du saut de Sara dans l’inconnu. Mais à la fin de la ZAD, la metteuse en scène propose une trouée performative : le plateau se peuple de jeunes personnes qui sont autant de corps d’une Sarah démultipliée : sa génération surgit, nous regarde et nous met au défi de son énergie, de sa vitalité par une danse puissante – Aurélie Namur ouvre sa pièce à une ZAD théâtrale, Zone d’Audace Dramatique !

Le théâtre d’Aurélie Namur est aventurier, il débute par l’exploration, l’immersion dans le réel, puis il ose, prend des risques, et bien sûr s’engage politiquement, un engagement porté par un désir d’authenticité, de cohérence avec soi. Un théâtre qui se fond à la perfection dans la dramaturgie de Marion Soufflet passant par le sensible, le vécu, le corps, la voix et, ici, la présence d’une absente qui porte toute l’histoire. La scénographie de Bienvenue ailleurs assuré par Daniel Fayet, est d’une grande simplicité. Elle semble répondre à une économie d’autosuffisance mais rien ne manque à cette simplicité pour servir l’œuvre, et surtout pas la musique : une riche panoplie de percussions avec vibraphone et lithopone occupe un grand coin de plateau ; c’est que les rythment et sons de Sergio Perera scandent la vie jouée, battent avec les cœurs, agitent les corps des personnages et frappent nos esprits. Au plateau, Pierre Bienaimé, Noémie Guille et Aurélie Namur dans le rôle de la mère, sans oublier la voix off de Sarah par Mélanie Helfer.

Le théâtre, n’est-ce pas de l’ailleurs servi sur un plateau ?

N.B. Annonce en avant-pièce : la baisse des budgets et des subventions à Toulouse (comme ailleurs) menace toutes les institutions culturelles de la ville y compris les bibliothèques ! Le Grand Rond pourrait devoir fermer en 2026 si les choses continuaient ainsi.

Jean-Pierre Haddad

Théâtre du Grand Rond, 23 rue des Potiers, 31000 Toulouse. Du 13 au 15 mars 2025.

Site de la compagnie : https://www.lesnuitsclaires.fr/bienvenue-ailleurs.html

Tournée à venir sur 2025-2026 : Occitanie et Hérault ; Luxembourg, Escher Theater les 12 et 13 février 2026.

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