Julie Bertin, fondatrice avec Jade Herbulot du Birgit Ensemble, a cette fois choisi de développer son propre projet. Inspirée par la notion de « soulèvement intime » qu’évoque le philosophe Georges Didi-Huberman, elle s’est penchée sur ce qui pousse un homme ou une femme à rompre avec un destin tout tracé et à se pencher sur cet instant de bascule où il s’arrache à son pays, à sa famille, au quotidien brusquement devenu insupportable.

Elle a fait appel à des témoignages et, au vu de ceux qu’elle avait reçus, a décidé de dépasser le cadre français, faisant appel à des acteurs et actrices pour la plupart binationaux pour interpréter ces parcours de vie. Elle a écarté les histoires d’exil liés à des motifs purement politiques, disant qu’elle en ferait peut-être un autre spectacle. On peut le regretter car ces histoires de rupture avec une vie attendue, pour trouver plus de liberté, sont loin d’avoir tous la même force. Faut-il mettre sur le même plan une femme qui quitte son mari infidèle, qui cherchait un moyen de la quitter tout en gardant ses enfants, et une Indienne contrainte de fuir son pays avec son amoureux pour échapper à la vindicte qui poursuit des amants de religion ou de caste différentes ou un Camerounais obligé de quitter son pays pour avoir dénoncé le trafic de bois précieux organisé par la Chine ? Les histoires se mêlent, se répondent, on passe d’un moment à un autre, de la narration à l’incarnation. Le spectateur se sent un peu frustré avec l’impression de survoler ce qui aurait mérité plus de profondeur dans l’exploration de ce moment de rupture.

Le dispositif scénique est adapté au point de départ de la pièce, les entretiens. Les comédiens et comédiennes entrent à tour de rôle, prennent une chaise et s’assoient devant un petit appareil enregistreur pour évoquer ce moment où ils et elles ont changé de vie. La fiction est ensuite convoquée pour combler les trous de mémoire et faire théâtre, les corps se meuvent, traduisent le séisme qu’a été cet arrachement. Sur le mur du fond de scène mordoré apparaissent des objets symboliques, un crucifix, un téléphone, un filet rouge coule sur le mur comme la sève du bois de rose que le Camerounais Amadou ne supportait plus de voir pillé éhontément. Les comédiens et comédiennes sont pour la plupart binationaux et passent du français à la langue des personnages qu’ils interprètent. Certains ont déjà travaillé avec le Birgit Ensemble (Caroline Arrouas qui incarne Monika, l’Autrichienne qui quitte son mari, Robin Causse, qui incarne l’Espagnol abandonnant l’avenir que lui destinaient ses parents et partant vivre ailleurs son homosexualité, Morgane Nairaud, formidable Maxime fuyant, ou rêvant de le faire, le centre fermé où elle était assignée pour aller voir la mer et enfin Loïc Riewer), d’autres les rejoignent pour ce spectacle (l’Indienne Fareen Aslam, le Camerounais Heza Botto et Gaia Singer). Tous sont très bien.

Certains ont choisi, quoi qu’il en coûte, de fuir un destin tout tracé, d’autres ont pu imaginer cet ailleurs. La pièce laisse la voie ouverte.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 11 octobre au Théâtre Gérard Philipe, 59 bd Jules Guesde, 93200 Saint-Denis – du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h, dimanche à 15h – Réservations : 01 48 13 70 00 ou reservation@theatregerardphilipe.com – Tournée : du 15 au 17 octobre Maison des Arts et de la Culture André Malraux à Créteil, 18 et 19 novembre au Grand R à La Roche-sur-Yon, le 8 janvier La Passerelle, scène nationale de Gap, le 27 janvier LE ZEF à Marseille, le 15 janvier Scène Nationale du Grand Narbonne, 25 et 26 janvier Le Bateau Feu à Dunkerque

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