Deux filles, Ellie et Bee se battent. Pourtant ces deux-là ont été les meilleures amies du monde. Mais ça c’était avant, et encore avant, elles étaient trois, s’appelaient « les poufes », jusqu’à ce qu’une d’entre elles déménage. Elles ont quatorze ans, partagent tout, les sodas ou les tenues de fête sexy. Elles voient leur corps changer, elles sont délurées et se plaisent à exciter le désir des garçons. Bee envoie des selfies ultra-sexy à son petit ami Trent. Peu importe la façon dont il la traite ensuite, elle ne veut surtout pas risquer de rester seule. Freya, une jeune Indienne récemment arrivée en Australie, rêve d’être comme elles, mais sa mère la surveille. Ellie aimerait qu’elle se joigne à leur duo pour reformer les poufes.

L’auteur australien Lachlan Philpott s’est inspiré d’un fait divers survenu dans une banlieue défavorisée de Sydney pour écrire cette pièce à la construction virtuose où on passe sans cesse de l’« avant » au « maintenant ». On est intrigué, on sent qu’il s’est passé quelque chose de grave qui a amené ces deux filles à se battre avec cette violence. Quelle est le rôle de cette aire de poids lourds dont elles parlent ? Il y a bien d’autres questions : cette médecin qu’Ellie consulte en tremblant comme une feuille ou cette psychologue que Bee provoque avec brutalité. Les parents sont absents ou ne comprennent rien. Celle d’Ellie dit à sa fille qui a probablement été violée par un proche « je sais, mais passe à autre chose » et Bee conclut auprès de la psychologue « ils n’ont pas le mot de passe ». Seule la mère de Freya, encore ancrée dans la tradition, tente de maintenir un semblant d’autorité. Au contact de ses amies totalement décomplexées, Freya apprend vite à mentir, mais elle n’est pas prête à les suivre jusqu’au bout. Le rythme de la pièce est rapide et les éléments du puzzle vont peu à peu se raccorder. La langue directe, violente, contribue à créer une atmosphère poisseuse et dérangeante.

Séphora Pondi, pensionnaire de la Comédie Française signe ici sa première mise en scène. Ces adolescentes sont obsédées par le regard porté sur elles. Trois miroirs que chacune retourne à tour de rôle permet de passer de l’image qu’elles veulent donner à leur univers personnel. On passe de l’atmosphère pop aux couleurs acidulées des chambres à des moments plus sombres, plus troubles, où les rires et les paroles qui fusent laissent place au silence et au langage des corps. Des bandes jaunes collées au sol et le grésillement des moteurs de camions nous plongent enfin dans le terrain vague, ocre et brûlant, de l’aire de poids lourds.

Marie Oppert (Ellie), Léa Lopez (Bee) et Mélissa Polonie (Freya) sont saisissantes au plateau, incarnant les trois adolescentes. Allongées sur le tapis de la chambre, elles se font des confidences, se lancent des défis jusqu’à s’exposer avec une insouciance totale à la brutalité du monde. Charlie Fabert et Sara Valeri complètent la distribution en jouant tous les autres personnages.

Une pièce forte mettant en scène la puissance et la vulnérabilité d’adolescentes qui suivent les modèles qui leur sont proposés jusqu’à s’exposer crânement et à se brûler les ailes.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 1er mars au Studio-Théâtre de la Comédie Française, Galerie du Carrousel du Louvre, Place de la Pyramide inversée, 99 rue de Rivoli, 75001 Paris – du mercredi au dimanche à 18h30 – Réservations : comedie-francaise.fr

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