
En un sens le Théâtre du Balcon porte mal son nom car au balcon, il n’y reste pas ! Serge Barbuscia et sa famille de saltimbanques de la rue Guillaume Puy préfèrent la rue, s’y engouffrer et se mêler aux autres plutôt que la regarder en surplomb. Mais en un autre sens, il porte bien son nom car pour faire œuvre de la vie des autres, il faut bien observer la réalité, la regarder avec finesse, laquelle rime chez Barbuscia avec tendresse.
Dans son dernier spectacle, ce vieux sage des planches fait une fois de plus la démonstration du paradoxe d’une immersion distanciée. En janvier 2024, La Compagnie Serge Barbuscia entame des ateliers avec des habitants de tous âges vivant dans les quartiers extramuros d’Avignon. À la question : « qu’est-ce que le sport apporte dans nos vies ? », les membres du groupe ont répondu par la scène en y intégrant écriture de texte, contes, chansons, musique, danse, témoignages et anecdotes. De ces séances de travail, une petite forme théâtrale interprétée par les habitants a pu voir le jour avec une sortie de résidence dans le cadre du Festival Tous Artistes au Théâtre du Balcon en juin 2024
L’obligation d’excellence de nos sociétés modernes, le harcèlement qui peut en découler, la violence du monde qui nous entoure mais aussi celle du foyer ou encore l’enjeu des réseaux sociaux qui tissent autant des liens qu’ils poussent à la solitude. Tant de sujets abordés successivement par Sophie, Garance, Djamila, Émilie, Francesca…
C’est dans le cadre de la politique de la Ville visant à démocratiser l’accès à la culture pour tous et du dispositif « Rouvrons le monde » de la DRAC PACA qui offre l’opportunité aux artistes de partager avec des jeunes une expérience de création en territoire, que toute l’équipe artistique a eu l’occasion de travailler sur le nouveau spectacle de la compagnie.
Au final, Serge Barbuscia prend le parti d’écrire l’histoire de Nadia, une femme qui en incarnerait beaucoup d’autres en s’inventant des vies multiples. Comme l’auteur est aussi metteur en scène d’expérience, il sait l’importance d’avoir une structure scénique qui porte le récit et le jeu. Au plateau quatre chaises en alu structurent l’espace et pour tout accessoire des paires de chaussures qui serviront à la comédienne à mettre ses pas dans ceux des autres… Seule en scène mais se démultipliant, Camille Carraz est Nadia et toutes les autres, virevoltant au milieu des chaises, se métamorphosant de personnage en personnage par la magie de changer de chaussures comme une Cendrillon du quotidien qui n’irait plus au bal mais continuerait à danser. Nadia ne trouvera chaussure à son pied qu’en les chaussant toutes ! Essayage, adoption et bout de chemin avec ses autres. Elle met aussi ses pas dans ceux de Mandela et reprend sa formule : « Je ne perds jamais, soit je gagne soit j’apprends. » Même dans la menace du grand collapse, entre effets visuels laser et fumigènes qui la privent de ses pieds désormais nus, elle continue d’avancer confiante en sa démarche.
Le théâtre de Barbuscia est entièrement utopique et cela lui convient fort bien ! Il veut réenchanter la vie, mettre le rêve au cœur du réel mais sans s’en écarter… Y parvient-il ? Toujours est-il qu’il parvient fort bien à mettre le théâtre au cœur de la cité et des quartiers. Un pied dedans, l’autre dehors, la compagnie quitte volontiers l’intramuros et le théâtre pour se produire dans l’extramuros et l’ailleurs.
Dans le cadre des Nuits de la Lecture 2025, la bibliothèque Renaud-Barrault accueillera le spectacle le jeudi 23 janvier. Des interventions dans plusieurs collèges sont également prévues, faites d’une sélection de deux ou trois des personnages féminins du spectacle et d’échanges avec les publics scolaires.
Un théâtre bien dans ses pompes avec la cité et ses habitants.
Jean-Pierre Haddad
Au pas de course – Théatre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, Avignon 84000. Les 18 et 19 janvier 2025. Reprises à venir. https://www.theatredubalcon.org/saison-24-25/saison-au-pas-de-course/
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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