Ce nouveau texte de Laurent Gaudé, Au nom des arbres, mis en scène par Roland Auzet s’inscrit parfaitement dans notre époque. Une époque de désastre écologique atteignant non seulement le niveau géologique que décrit le concept d’anthropocène mais celui moléculaire avec des polluants dits « éternels », les PFAS tueurs. Mais aussi, une époque où il devient banal de sortir les armes, de dégainer si possible le premier, et de tirer sur tout ce qui ne bouge pas comme soi… Époque de guerres, de terrorismes et pourquoi pas d’écoterrorisme !
Au nom des arbres est un thriller écologique porté par des questions brûlantes : faut-il prendre les armes pour sauver un arbre? Empoissonner l’eau du robinet de toute une ville pour protéger un fleuve ? Défendre des espèces menacées les armes à la main ? Jusqu’où est-on prêt à aller pour sauver la planète ? Peut-on lui sacrifier l’humanité : individus que l’on mettrait à mort pour écocide volontaire, populations entières que l’on condamnerait pour passivité ? Le drame est si grand qu’un chamboulement des valeurs dites humanistes en découle. On a bien compris que le mode de production capitaliste est largement en cause dans les différentes crises écologiques mais comme on ne cherche plus à le dépasser, certains se lancent dans l’activisme, cèdent donc au désespoir. La pièce nous plonge dans l’émergence d’un mouvement écologiste international décidé à éveiller les esprits par des actions chocs dont une prise en otage d’un dirigeant d’une multinationale très polluante. Mais peut-on mettre à mort au nom du « vivant » ? Tuer un individu même « responsable » peut-il résoudre le problème écologique planétaire ?
La pièce de Gaudé ne manque pas de pertinence, d’enjeux éthico-politiques et de dramatisation. C’est un texte fort et travaillé en profondeur, un peu comme, en un autre temps et contexte, Les Justes d’Albert Camus en 1949. Les comédiens Hervé Pierre et Thibault Vinçon et la comédienne Victoire Du Bois proposent un jeu très engagé, nerveux et tendu tout en habitant pleinement leurs personnages, un PDG otage et deux écoterroristes en dissonance. Ils courent, montent et descendent, occupent assez bien l’immense espace de l’atrium du centre commercial Westfield La Part-Dieu, à Lyon. Oui, nous ne sommes pas dans un théâtre, mais au cœur d’un temple idolâtre de la consommation, peu de temps après la fermeture des chapelles, euh ? non… des boutiques ! Les nefs ne sont pas désertées puisque restaurants et cinémas restent ouverts pour la soirée. En effet, la « mise en scène » de Rolland Auzet n’a pas de scène ou plutôt entend faire scène de ce lieu commercial. Elle n’a pas non plus de salle de théâtre et le « lieu d’où l’on regarde », le theatron en grec, est le même que celui où ça joue, à savoir partout et nulle part, concrètement, le transept de ce grand centre du commerce, vaste carrefour sous cloche, cerné de vitrines et haut de trois étages surdimensionnés. Pas de sièges non plus sinon ceux intégrés à l’architecture intérieure du lieu – « placement libre » ! Tellement libre qu’il inclut le déplacement, le public peut bouger, suivre les comédiens et la comédienne qui se déplacent eux aussi, monter, descendre, se lever, marcher… Il peut aussi rester à sa place et chercher à chaque scène où se situe le jeu qui bouge sans cesse… Tout cela en suivant les dialogues car le public est équipé d’un smartphone et d’un casque d’écoute dans les écouteurs duquel il reçoit en direct le son des voix, dialogues et paroles des personnages – plus tard, lors de la commercialisation, pardi ! il devra télécharger une application… En plus des acteurs et actrice présents, Antonia Bill, Blaise Pettebone et Rose Martine jouent chacun une « scène » en vidéo. Il et elles sont trois autres activistes censés mener en même temps d’autres actions écoterroristes aux quatre coins du monde. Nos deux activistes présents établissent une liaison vidéo-distante avec eux, et leur visage apparaissent comme sur un écran de téléphone géant, l’écran publicitaire de la Sainte Marque Westfield !
Au nom des arbres se veut donc une expérience de déplacement du théâtre hors de chez lui, dans un lieu autre. Son nom est « THIS » qu’il faudrait lire TH.I.S., acronyme de « Théâtre in situ ». Côté technique, ça marche plutôt bien, les voix sont bien rendues dans le casque d’écoute, sauf si le comédien ou la comédienne passe à côté de vous car alors on l’entend dans le casque et au dehors car bien qu’étant équipé d’un micro, ils ou elle déclament quand même le texte à haute voix.
Ce techno-théâtre se voulant immersif nous immergerait-il dans des abîmes de sophistication inutile ? D‘aucuns diront « pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? » ou bien « pourquoi jouer dans un centre commercial qui ne manque pas de monde alors que les théâtres se vident ? » D’autres répondront d’une formule incantatoire « médiation culturelle ! » Mais ce syntagme à la mode ne serait-il pas une façon de faire que ce qui n’a rien de culturel au sens de cultiver l’esprit, comme par exemple un temple de la consommation, se donne une caution culturelle en accueillant une exposition de photo, un concert ou un ballet ou désormais, une pièce de théâtre ? – à condition qu’elle soit jouée en THIS ! C’est bizarre comme la modernité veut tout consommer y compris la culture et l’art mais sans sortir de sa logique consumériste : « Qu’on m’apporte du théâtre en mon palais-marchand ! » (Si possible à consommer vite et mal.)
THIS n’est donc pas de l’anglais comme on pourrait le croire en ces temps de colonisation linguistique par ce qui n’est plus la langue de Shakespeare ; in situ non plus, n’est pas de l’anglais mais du latin et ça signifie « à sa place » ou « en son lieu ». Quel est le lieu du théâtre ? Ne soyons pas bêtement conservateurs, n’est-ce pas une belle et grande chose que de déplacer le théâtre et le rendre accessible à un plus grand public en allant chercher celui-ci là où il est autre chose qu’un public de théâtre ? Le théâtre de rue l’a déjà fait et gratuitement, en se payant « au chapeau » selon le bon vouloir du public qui dans ce cas, se rassemble autour du jeu et fait public. Le théâtre peut ne pas avoir lieu dans une salle, en revanche il s’adresse toujours à un collectif (on le sait depuis les grecs), il parle au corps social, et ce collectif doit se constituer sur une base matérielle afin de se sentir exister et vibrer ensemble. Un regroupement d’individus même debout au coin de la rue est un « public de théâtre » mais des individus enfermés dans la bulle d’un casque d’écoute, disséminés en un vaste espace, sans place déterminée par le jeu et le regard du jeu, est-il encore un public, un collectif ? D’autant que THIS est une expérience « ouverte » mais pas gratuite, seuls les gens ayant acheté un billet pouvaient disposer d’un casque, ceux qui étaient de passage essayaient de comprendre ce qui se passait là d’inhabituel puis passaient leur chemin. Le lieu du théâtre est là où l’effet théâtre se produit et ce soir-là, votre serviteur ne l’a pas éprouvé.
Redisons-le, la pièce était fort intéressante et bien interprétée (surtout si on tient compte des conditions !) et on peut saluer la performance des comédiens et de la comédienne présents, leur incarnation vocale des personnages – par moment, je ne bougeais plus et fermais les yeux, je retrouvais alors le bonheur du théâtre… celui radiophonique de France Culture ! (Comme quoi toute déterritorialisation n’est pas nécessairement mauvaise !) À la rigueur, si la pièce avait traité de la surconsommation de la mode jetable ou « fast fashion » le lieu aurait été au moins plus approprié, mais peut-être refusé par sa direction westfieldienne… Et puis, une histoire de prise d’otage, de séquestration avec intention d’exécution et dilemmes moraux, cas de conscience et chuchotements ne réclame-t-elle pas un lieu clos, un plateau de théâtre bien fermé, étouffant de tensions dramatiques, sans le moindre franchissement du quatrième mur ? Soyons honnête, malgré les déplacements incessants, le jeu dramatique ne franchit pas ce mur invisible et conventionnel de la fiction théâtrale mais ne lui manque-t-il pas les trois autres qui tiennent la scène?
Faut-il céder à tous les miroitements souvent illusoires des nouvelles technologies ? À l’heure où l’on tente de limiter le temps de portable et d’écran de nos enfants, pourquoi vouloir que le public de théâtre n’aille plus au théâtre (avec ses jambes, ses oreilles et ses yeux) et lui demander à la place de « s’appareiller » pour une pièce jouée dans un non-lieu, dans un croisement de flux ? On redira qu’ainsi THIS va vers un nouveau public, mais est-ce bien le cas, puisqu’il faut quand même acheter une « place », donc avoir un désir de théâtre (en plus de quoi se payer le billet) ? Faire aller au théâtre des publics qui n’y vont pas est une bien meilleure chose, comme ce que font les profs avec leurs élèves en sortie de classe, les associations lors de sorties culturelles… Il arrive que des compagnies se déplacent et jouent dans des écoles, des lycées, des Éhpads, des hôpitaux, des usines parfois, mais alors elles apportent vraiment le théâtre avec elles en créant in situ une vraie expérience théâtrale et de public collectif ; elles véhiculent avec elles l’art dramatique et ses conditions de réception donc de félicité performative (comme disait le linguiste John L. Austin) ; elles invitent à l’échange dans la convivialité des bords de scènes et créent le désir du voyage inverse, de chez soi vers les théâtres.
Notre monde souffre de catastrophes écologiques et humaines, il pâtit aussi d’une déterritorialisation négative généralisée, tout est délocalisé, vidé de ses attaches et de son sens, arraché à son sol nourricier, fût-il culturel ou mental, tout devient marchandise mobile, voire errante. L’usage envahissant des technologies numériques déshumanise encore les rapports humains que le capitalisme a déjà miné en profondeur. La révolte contre tout cela recherche le local, le proche, l’humain, le rapport affectif et effectif, incarné, charnel, l’intelligence naturelle plutôt qu’artificielle, l’échange direct sans techno-prothèses… Et les Arbres crient « Oh ! non ! »
Pour finir, citons la feuille de « salle » en évaluant subjectivement son propos au moyen de soufflets : « Le spectateur est un personnage de la dramaturgie < Faux > ; il déambule, sous casque audio < Vrai >, et est en interconnexion avec plusieurs récits simultanés grâce à une nouvelle application THIS < Bof ! > »
Si THIS est bien une expérience, elle se doit de réfléchir sur elle-même, de tirer des leçons avant de devenir un « produit culturel » de consommation parmi d’autres.
Jean-Pierre Haddad
Création, Centre commercial Westfield La Part-Dieu, Lyon. Du 21 au 24 avril 2026, à 20h30.
Tournée – en construction :
2026 : Festival en Corse : 26 juillet (à confirmer) ; Les Gémeaux à Sceaux : 10, 11 octobre ; IUT de Sceaux le 12 octobre.
Printemps 2027 : L’Onde, théâtre de Vélizy en avril ; Théâtre de l’Archipel, Perpignan ; MA scène nationale, pays de Montbéliard ; Théâtre de Montrouge ; Théâtre de Privas
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