
Dans le noir une voix off résume ce qui a amené Kermeur dans le bureau du juge. Il a jeté à l’eau un homme, Lazenec, à 5 milles du rivage avant de ramener au port son bateau. Dans le bureau du juge, Kermeur parle, veut parler, dire son histoire.
Cinq cent mille francs, c’est ce que Kermeur ouvrier des chantiers navals de la rade de Brest avait perçu lors de son licenciement. Il avait le projet d’acheter un bateau jusqu’à ce qu’il rencontre Antoine Lazenec. Celui-ci lui a fait miroiter un projet immobilier qui allait transformer le village. Tout le village y a cru y compris le maire, socialiste comme Kermeur. Comme 29 autres il a acheté un appartement. Lazenec a mené grand train, bu des bières avec tous, ébloui le jeune fils de Kermeur en l’emmenant lors des matchs de foot dans la loge officielle du Stade Brestois. Mais du grand projet n’est resté qu’un grand trou et le suicide du maire.
Emmanuel Noblet a adapté et mis en scène le très beau livre de Tanguy Viel. Ce qui y est en jeu, ce n’est pas seulement une banale affaire d’escroquerie. Le face à face du juge et de l’assassin va permettre à Kermeur de montrer ce qu’a de violente la lutte des classes quand un homme, fut-il un escroc, foule aux pieds la dignité des modestes. Lazenec a tout le culot des plus riches face à la crédulité de Kermeur ou du maire. Kermeur soliloque, s’explique. Il n’est pas idiot, mais il a été tant essoré par la vie qu’il a été prêt à croire à ce projet un peu insensé, faire une marina dans le décor industriel de la rade de Brest et il a continué, en dépit de tout, à espérer récupérer sa mise. Mais quand Lazenec a osé lui dire « on pourrait aller pêcher un de ces jours, je ne suis pas rancunier » cela a été plus qu’il n’en pouvait supporter. On sait dès le début que Kermeur a tué Lazenec. Mais que peut faire le juge ?
Dans le livre de Tanguy Viel on est dans le bureau du juge. Emmanuel Noblet a eu la très belle idée de ne pas enfermer complètement les deux personnages. Pertinente, sobre et magnifique, la vidéo de Pierre Martin Oriol, qui emplit le mur du fond du plateau, nous emporte dans les images qui occupent les pensées de Kermeur : la mer sombre et inquiétante, les paysages de la côte et de la rade, des bottes de visiteur marchant sur le sentier qui mène à sa maison. Emmanuel Noblet interprète le rôle du juge. Il a peu de texte à dire mais son corps, ses postures parlent pour lui. Il écoute, crispe un peu ses mains dans ses poches, marche, regarde Kermeur, le relance parfois et, quand il saisit le Code de Procédure pénale, on sait que sa décision est prise tandis qu’il lit et que s’affiche au fond du plateau le texte de l’article 353. Vincent Garanger est un Kermeur exceptionnel. Tête un peu baissée, corps puissant ramassé, massant ses poignets après que le juge lui ait enlevé les menottes, frottant ses yeux ou remontant son pantalon d’un geste machinal, il est cet homme pleinement conscient de n’être qu’un type modeste, dont la parole ne compte guère et que les plus instruits, les plus riches, les plus malins peuvent tromper sans crainte. Il a honte de s’être laissé avoir et d’avoir offert à son fils l’image d’un perdant, que celui-ci a cherché à venger, s’appropriant la colère que son père aurait dû avoir, selon lui. Il se redresse, parle, dit enfin sa colère et sa révolte. Il a retrouvé sa dignité et on ne l’arrêtera pas. Et peut-être que le juge entendra à son oreille la petite voix de Brecht « quand un homme assiste sans broncher à une injustice, les étoiles déraillent »
Une pièce magnifique portée par un acteur au sommet de son art.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 15 février au Théâtre du Rond-Point, 2bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris – du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30, le dimanche à 15h30 – Réservations : 01 44 95 98 21 ou theatredurondpoint.fr – Tournée : 20 et 21 février au Théâtre de l’Union à Limoges, du 25 février au 1er mars au Théâtre de l’Etincelle à Rouen, le 21 mars Scènes du Golfe à Vannes, du 27 mars au 17 avril à la Comédie de Valence, le 29 avril à l’Estive à Foix, le 23 mai au Théâtre de la Madeleine à Troyes
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