Kafka aurait ressenti la folie du monde au point de dire qu’il lui était devenu « impossible d’être Kafka » et que seule l’écriture pouvait lui permettre de répondre à cette impossibilité. « L’écriture était aussi vitale pour moi que la folie pour un fou ». Le metteur en scène et comédien Bernard Bloch a choisi sept courts textes de Kafka pour donner à voir un Kafka, chez qui la noirceur coexiste avec l’ironie face aux ridicules tragi-comiques de la condition humaine.
Le comédien joue avec la langue et le monde de Kafka. Même s’il y a de l’humour dans certains des textes choisis, il n’en reste pas moins que le spectateur est propulsé dans un labyrinthe
cauchemardesque où la raison s’éloigne et où la logique formelle du discours se perd aux abords de la folie. On essaie de raison garder face à ce champion de natation qui affirme ne pas savoir nager, ne pas savoir pourquoi son pays l’a sélectionné, être dans sa ville natale mais ne rien comprendre à la langue des gens qui l’entourent, lesquels ne semblent pas gênés non plus de ne pas le comprendre ! On entre dans la solitude de celui qui, montant toujours seul son escalier depuis trente ans, envisage de prendre un chien, analyse le pour et le contre de cette éventuelle décision avant de se dire qu’un jour, outre la saleté qu’il aura introduit dans son appartement, il deviendra vieux, que dans ses yeux il verra sa propre vieillesse, et conclure que, finalement, il vaut mieux continuer pendant trente ans à monter seul son escalier.
Bernard Bloch, costume blanc à fines rayures tranchant avec une chemise de satin et des espadrilles d’un rouge éclatant, bouche rouge et yeux cernés de noir, tel un clown au regard à la fois inquiet et inquiétant, arrive de « l’envers du monde » pour trouver dans le public « un monde à l’endroit » susceptible de le comprendre. Pour le comédien, l’univers de Kafka ne doit pas être réduit à l’adjectif « kafkaien ». Il y trouve la solitude de l’homme se débattant dans un monde cauchemardesque plein d’injonctions contradictoires et poussé aux marges de la folie, mais aussi de la poésie et de l’humour. Avec le clown, d’autres éléments échappés de l’enfance sont présents dans le spectacle : quelque marionnettes sont posées ça et là, une peluche de lapin, incongrue face au croisement agneau et chat évoqué par le texte. Le passage d’un texte à l’autre est marqué par un coup porté sur une grosse caisse et des cymbales et le comédien chante lui-même des chansons qui ajoutent leur étrangeté et leur poésie aux textes de Kafka.
Sans occulter la noirceur du monde de Kafka, Bernard Bloch pointe l’humour de l’écrivain face aux vicissitudes de la condition humaine. Touchant, surprenant, inquiétant il nous accompagne aux frontières de sa folie.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 1er décembre au Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris – les lundis et mardis à 21h – Réservations : 01 42 78 46 42 ou www.essaion.com
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