Les comédiens sont sur la scène alignés. Ils sont le chœur et quand l’un d’eux prend la parole il allume une lampe au-dessus de lui. Dans ce monologue ils dévoilent le cadre de la pièce et les personnages. On sait qu’Antigone doit mourir, mais il reste à raconter son histoire, à la jouer et une voix s’élève de la salle pour le dire. Chacun des comédiens part s’asseoir au fond de la scène et s’avancera pour jouer sa partition à commencer par Antigone. Elle était là au fond de la scène petite et menue, « noiraude » dit le texte, elle fait face à sa nourrice qui la gronde d’être sortie la nuit.
Reprenant la pièce de Sophocle, Jean Anouilh a écrit Antigone entre 1941 et 1942 à une époque où la France était occupée. Il fait d’Antigone une jeune femme déterminée qui veut préserver le droit de son frère à une sépulture digne en dépit de toutes les injonctions contraires, qu’elles viennent de Créon, le roi qui incarne la loi et a interdit d’ensevelir Polynice, de sa sœur et de sa nourrice qui lui enjoignent de choisir la vie ou d’Hémon son fiancé qui tente de la convaincre au nom de leur amour. Même si Créon lui révèle que Polynice n’était pas un héros et ne méritait pas son sacrifice et lui dit que ces histoires d’âmes errantes lorsque le corps du mort n’a pas eu de sépulture ne sont que fables, Antigone refuse tout compromis. Elle est celle qui dit non, fût-ce au péril de sa vie, mais peut-on pour autant au vu de la date de sa première représentation, février 1944, en faire une icône de la Résistance ? La Résistance reprochera à Anouilh de faire d’Antigone un personnage qui n’écoute que son cœur, ne dénonce pas la tyrannie et se résigne, et de ne pas faire de Créon un tyran cruel comme chez Sophocle.
En mettant en scène la pièce, sans décor et avec des costumes intemporels, Didier Long en fait ressortir tout ce qu’elle a d’universel. Les spectateurs sont au plus près des comédiens qui font parfaitement entendre ce texte qui soulève l’émotion. Hermine Granville campe une Antigone humaine, menue, émouvante, amoureuse d’Hémon s’excusant de s’être disputée avec lui pour ce qu’elle sait être leur dernière soirée, très attachée à sa sœur Ismène regrettant le chagrin qu’elle lui fait, et solide comme un roc dans ses convictions face à Créon. Éric Laugérias incarne un Créon cherchant un compromis, tentant de convaincre Antigone, à la fois furieux et triste de ne pas y parvenir et décidant finalement de se comporter comme un chef d’État en faisant respecter la loi, quelles qu’en soient les conséquences. On retiendra aussi Antony Cochin, qui en alternance avec Didier Long, incarne avec finesse le gardien, un homme ordinaire qui a peur de la colère du roi et a ses petits soucis d’argent et de carrière. Cassandre de Kerraoul (Ismène), Valérie Vogt, en alternance avec Séverine Vincent (la nourrice), Robin Hairabian (Hémon) complètent avec talent la distribution.
Un sujet toujours d’actualité, le courage de dire non à une loi injuste, une mise en scène sobre et intelligente, des comédiens qui portent l’émotion autant par leurs gestes que par leurs mots, une pièce incandescente, dont le public retrouve à la sortie des phrases entières imprimées dans sa mémoire, tout est réuni pour vous inciter à y aller.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 12 juillet au Théâtre de Poche Montparnasse, 75 bd du Montparnasse, 75006 Paris – du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h – Réservations : www.theatredepoche-montparnasse.com ou 01 45 44 50 21
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