Les luttes ouvrières sont peu présentes sur les scènes de théâtre et comme dans la vie, ainsi que le souligne Michelle Perrot, celles des ouvrières sont encore plus invisibles. Moins syndiquées, n’ayant le plus souvent pas de leaders qui personnifient leur lutte, on ne les entend pas beaucoup.

Dix ouvrières et employées d’une usine textile, le comité d’usine, attendent le retour de leur déléguée Blanche, désignée pour aller discuter de l’avenir de l’usine, seule face à « dix costards-cravates », les représentants de la direction et des repreneurs étrangers. Elles tournent en rond, toutes craignent que cette reprise soit l’occasion de fermer ou, tout au moins, de licencier une partie des deux cents ouvrières. À son retour Blanche leur annonce qu’il n’y aura pas de licenciement mais que, après quatre heures de discussion, dans les dix dernières minutes, la direction a exigé un geste, qu’elles renoncent à sept minutes sur les quinze de leur pose de midi. Toutes disent « 7 minutes, ce n’est rien ». Mais Blanche annonce qu’elle votera non et leur demande de prendre le temps de la réflexion. S’engage alors une discussion entre ces femmes d’âge différent et à la situation variée, ouvrières et employées, anciennes de l’entreprise ou nouvelles recrues, qui ne partagent pas le même point de vue. Certaines sont prêtes à accepter, c’est déjà bien d’avoir un boulot, d’autres s’interrogent, que va-t-on nous demander après. Blanche a fait le calcul des heures de travail gratuit que récupère ainsi l’entreprise et cela n’est plus du tout dérisoire. Elle pense aussi au signal que cela donnera aux repreneurs et aux autres entreprises confrontées au même dilemme. Elles ont une heure pour décider au nom de leurs 200 collègues.

La pièce de Stefano Massini, dont on avait aimé il y a quelques années La trilogie des Lehman Brothers, est une superbe pièce politique, en ce sens qu’elle conduit à une réflexion sur le sens du travail, sur la tyrannie de la rentabilité, sur le mépris patronal et la dignité ouvrière, sur ce qu’on est prêt à abandonner pour conserver son emploi. La position de Blanche, seule contre les autres au début, qui évoque celle de Henri Fonda dans le film Sept hommes en colère, crée une tension qui va amener chacune des salariées présentes à choisir en fonction de sa situation personnelle, mais aussi en pensant au collectif de travail et à des questions qui vont bien au-delà de ces 7 minutes qui peuvent sembler bien dérisoires. Chacune avance ses arguments, des positions se modifient, d’autres se solidifient. Le ton monte et l’émotion affleure quand on n’arrive pas à convaincre. Certaines doutent de Blanche et sont même prêtes à en venir aux mains.

La mise en scène d’Olivier Mellor réussit à bien faire vivre ce collectif. Devant un empilement de cartons les comédiennes, Marie-Laure Boggio, Delphine Chatelin, Marie-Béatrice Dardenne, Valérie Decobert, Karine Dedeurwaerder, Aurélie Longuein, Valentine Loquet, Sophie Matel, Elsie Mencaraglia, Emmanuelle Monteil, Fanny Soler, toutes très convaincantes, sont ces salariées, assises sur des chaises ou faisant les cent pas, qui attendent, échangent, argumentent pour convaincre ou s’empoignent quand la colère domine. Derrière le mur de cartons, quatre musiciens, sur une partition de Séverin Toskano Jeanniard, accompagnent la vigueur des débats ou offrent des moments de pause.

De la démocratie en action, du théâtre politique comme on l’aime, avec des dialogues vivants et … un vrai suspense, car quelle sera la décision finale ? C’est passionnant !

Micheline Rousselet

Jusqu’au 31 janvier au Centre Culturel Jacques Tati à Amiens – du 11 au 28 juin au Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, Route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris – Tournée en construction dans d’autres lieux et dates Comédie de Picardie à Amiens, Abbeville, Hirson, Lille, Beauvais, Roubaix, Moreuil, Plestin-les-Grèves …

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