Un rassemblement et un concert de rue pour s’opposer à la fermeture d’une petite MJC de quartier qui tourne mal, un flic a tiré, un autre a retenu les secours pendant 1729 secondes et une petite fille est morte. On est à l’hôpital où une médecin se demande comment l’annoncer aux parents. Elle pense à sa garde de la nuit passée, à ce qu’elle doit faire par ailleurs, acheter un gâteau d’anniversaire entre autres, car la vie continue. Avant, il y avait aussi des vies qui se croisaient, un professeur de sociologie urbaine, blanc de cinquante ans qu’une étudiante noire interpelle, lui reprochant de ne même pas savoir ce qui se passe dans la ville à côté de la fac, la femme du prof tentant d’aider son frère toxicomane qui se fournit au même endroit, des jeunes de la cité avec leurs problèmes de cœur, leurs complexes, leurs incertitudes, une commissaire qui interroge rudement un jeune qui était à la manif, des sans-papiers réfugiés dans la MJC, etc.
Julie Lerat-Gersant est cinéaste et on le voit bien dans cette construction en flash-back. On part de la mort de la petite fille et on remonte sur les vingt-quatre heures qui ont précédé. Les séquences se succèdent à un rythme rapide comme des flash, nous faisant passer d’un personnage à un autre. Son projet à travers ce tourbillon est de révéler les histoires et les psychés de chacun « pour faire de ce récit une chronique ardente de notre époque » dit-elle. Le problème est que la rapidité avec laquelle on passe d’un personnage et d’une question sociale à une autre – un prof qui s’interroge sur son enseignement, une jeune fille qui hésite sur son orientation sexuelle, les complexes des ados, le couple, la peur des flics, les expulsions, les sans-papiers, etc – fait qu’on n’arrive pas à s’attacher aux personnages, que les sujets sont à peine effleurés et que le tourbillon s’emballe. C’est dommage car il y a de très belles idées de mise en scène.
Julie Lerat-Gersant a créé la Compagnie La piccola familia avec Thomas Jolly et a longtemps travaillé avec lui comme dramaturge et comme comédienne. Pour son premier projet théâtral personnel, elle a fait appel à des professionnels avec qui elle avait travaillé chez Thomas Jolly. Ainsi la musique de Clément Mirguet joue de cette impression de tourbillon avant la catastrophe avec ses boucles et ses nappes sonores électro. Eric Soyer, fidèle collaborateur de Joël Pommerat, signe la scénographie et les éclairages. On retrouve les passages au noir habituels chez Pommerat, d’où émergent des personnages que l’on voit dans une cellule de commissariat, un café, la rue, ou le bureau d’un psychologue. A la fin c’est le visage émouvant de la petite fille qui émerge de l’ombre, pour évoquer un moment de bonheur avec sa mère, avant de s’évanouir dans l’obscurité. Pour s’immiscer dans les pensées des personnages, une voix narrative est omniprésente, apportant un contrepoint à leurs actes et à leurs déclarations.
La metteuse en scène a choisi des comédiens et comédiennes avec qui elle avait souvent déjà travaillé. Ils sont sept et ont joué sous la direction des plus grands metteurs en scène actuels. Ils assument souvent plusieurs rôles, certains très jeunes, telle Zoé Belloche vissée à ses rollers, formidable Zélie qui se cherche ou Walid Caïd, le jeune qui s’est trouvé dans la MJC parce qu’il y cherchait une fille qui lui avait plu la veille, d’autres sont plus mûrs comme Thomas Germaine dans le rôle du prof ou Eric Challier, formidable narrateur. Juliet Doucet, Cindy Almeida de Brito et Lauriane Baudouin complètent avec talent la distribution.
Julie Lerat-Gersant a peut-être voulu trop dire de notre présent, mais ce spectacle rythmé, bien joué, cette belle scénographie et ses moments forts constituent un début prometteur.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 23 janvier au Préau-CDN de Normandie-Vire, 27 et 28 janvier au CDN de Rouen, du 4 au 7 février au TJP CDN de Strasbourg, du 10 au 12 février à la Comédie de Caen, le 24 février au Gallia à Saintes, le 9 mars à la SN 61 de Flers, le 10 mars à la SN 61 d’Alençon, le 17 mars à la Scène Nationale de Dieppe
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