Aurélie Van Den Daele, directrice du Théâtre de l’Union à Limoges, présente au TGP de Saint-Denis sa première grande création, sous-titrée « fable militante, naïve et pleine d’espoir ». Elle a choisi un texte écrit par un des comédiens de son équipe, Sydney Ali Mehelleb. En sort une fresque ambitieuse de trois heures quinze, multipliant les pistes narratives et les personnages, combinant critiques sur les dérives de la presse à sensation, faillite de la justice, déclin de la démocratie avec le rap et la poésie.

X une rappeuse noire est emprisonnée, accusée d’avoir, lors d’un concert pour le 14 juillet, incité la foule à investir l’Élysée. Entre les quatre murs de sa prison, elle reçoit chaque jour la visite de son avocate qui se lamente de son impuissance tandis que jours et mois passent. A l’extérieur une députée, issue du même quartier que X qu’elle a connue à l’école, se bat à l’Assemblée contre les dérives d’une justice de classe pour la faire libérer. En parallèle on suit les tribulations des journalistes d’un magazine à sensations, qui fait ses choux gras de l’immigration et ne recule pas devant les fake news pourvu qu’elles fassent vendre. Si on y ajoute le compagnon de la député, présentateur du JT à la télévision qui s’interroge sur son métier et sombre sans que, trop absorbée par ses combats, elle en ait conscience, une kiosquière surnommée Mère Courage, qui vitupère contre les « trous-duc » qui mènent le monde et une adolescente, qui ne rêve que de trous noirs intergalactiques, on a une galerie étonnante de douze personnages. Pour qu’on ne se perde pas, ils sont présentés au début sur l’écran, comme dans une série.

La mise en scène virtuose d’Aurélie Van Den Daele mêlant théâtre, cinéma, rap, danse et graffiti, se développe sur quatre espaces. Au-devant de la scène l’appartement de la députée Raïssa Drama (excellente Hiba El Aflahi, en combattante infatigable à la parole rapide) qui répète ses futurs discours sur un tapis de course avant de se lancer au-devant des spectateurs comme devant l’Assemblée Nationale. À l’arrière, la rédaction du journal La Franchise où les journalistes sont censés décider des unes proposées (mais c’est toujours le rédacteur en chef qui a le dernier mot !) et tentent sans grand succès de faire respecter leurs points de vue et quelques règles déontologiques de base. Sur un côté le stand de la marchande de journaux, Mère Courage, et devant un tronc d’arbre qui perce le bitume. Au-dessus de la scène un grand écran de cinéma nous plonge dans la cellule de X, où celle-ci est filmée en direct parlant avec son avocate, dessinant sur les murs et surtout rappant.

Même si on peut regretter quelques longueurs – particulièrement dans les scènes au sein du journal où les questions de choix des sujets et de déontologie sont trop longuement parasités par des sujets très personnels, comme les amours, les vacances ou la canicule – la pièce avance avec un rythme nerveux. Les acteurs et les actrices (Adélaïde Bigot, Grégory Corre, Maly Diallo, Hiba El Aflahi, Grégory Fernandes, Coline Kuentz, Julie Le Lagadec, Benicia Makengele, Sydney Ali Mehelleb, Adil Mekki, Fatima Soualhia Manet et Nima) presque tous jeunes, sont très convaincants. Il y a surtout Benicia Makengele, la rappeuse X. Elle passe de la révolte flamboyante, avec ses nattes multicolores semblables à des cornes et son rap rageur qui ne recule pas devant l’insulte, à la détresse de celle que la démocratie a oubliée, qui se réfugie dans de noirs graffitis mais n’oublie pas le poète René Char. Comme Raïssa devenue politicienne, X la rappeuse s’empare du langage. La note d’espoir, puisqu’il en est question dans le titre, vient de la sororité quand, sous couvert d’art, Raïssa réussira à se glisser dans la cellule de celle qui fut sa sœur « rose noire » (allusion au très beau documentaire d’Hélène Milano).

Un tourbillon de personnages, de thèmes, d’images et de musique qui nous fait tournoyer et virevolter comme si nous étions dans une machine à laver essorant à 1200 tours par minute.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 29 mars au Théâtre Gérard Philippe, 59 boulevard Jules Guesde, 92300 Saint-Denis – du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h, dimanche à 15h, relâche le mardi – Réservations : 01 48 13 70 00 – Tournée automne-hiver 2024 : Tulle, Vire, Angoulême, Colmar

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