Alain Gerber a l’habitude des autobiographies imaginaires. Le « je » qu’il emploie doit être compris comme « double je », le personnage central, ici le saxophoniste alto Sonny Criss, un créateur sous estimé, sans concession vis-à-vis de la marchandise, de la soupe et celui de l’auteur qui donne à entendre la vie, l’environnement du musicien. Le propos, dans « Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes » – une composition de Louis Jordan, une sorte de haïku – , toujours documenté, est triplement intéressant. D’abord pour Criss lui-même perdu dans les profondeurs de l’oubli, pour l’évocation de Parker, son influence profonde sur les musiciens de la côte Ouest des États-Unis et sur l’appréciation de ce style West Coast bien caractérisé comme une réunion d’individualités dont sont souvent exclus les musiciens nés à Watts – où certains habitent toujours – le ghetto noir de Los Angeles.
Un livre qui reprend quasiment l’histoire du jazz du côté de la Californie trop souvent laissé de côté pour de mauvaises raisons. Le plaisir est au rendez-vous et n’hésitez pas, écoutez Sonny Criss notamment le coffret de deux CD, une sélection des enregistrements de 1947 à 1958 que Gerber a concoctée pour entendre des premiers pas déjà lumineux, ouverture vers un avenir forcément radieux. Des avenirs, c’est désormais de notoriété publique, qui se referment sur le futur. Les marchands du temple font payer cher la résistance à leurs canons.
Pourtant, à Paris entre 1962 et 1965 la reconnaissance faisait partie du voyage. Il était arrivé, la première fois, avec son saxophone sans engagement. Il allait rencontrer Henri Renaud, pianiste de toutes les aventures et enregistrer des albums – un blues pour flirter n°2, réédité dans la collection Jazz à Paris- qui m’est resté dans les oreilles. Son suicide, en 1977, à un mois de son 50e anniversaire, m’avait laissé – je n’étais pas le seul – dans un état de sidération et d’incompréhension. Plus tard, beaucoup plus tard, les informations disaient qu’il avait un cancer et qu’il souffrait…
Vous ne saviez pas : Sonny Criss (1927-1977) vous manquait. Alain Gerber a eu raison de le réveiller.
Nicolas Béniès
« Ne laisser pas le soleil se lever sur vos larmes. Mémoires imaginaires de Sonny Criss. Le génie oublié de la West Coast », Alain Gerber ;
« Sonny Criss, Sélection d’Alain Gerber 1947-1958 », coffret de deux CD
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