Agnès Jaoui a été passionnée par le roman éponyme du Cubain Leonardo Padura et l’a conseillé à tous ses amis, dont le musicien Fernando Fiszbein qui l’a lu alors qu’il était justement en train de créer son premier opéra. Le metteur en scène Jacques Osinski, ami de Fernando Fiszbein a été séduit à son tour et a entraîné dans le projet le vidéaste Yann Chapotel.

Le roman de Leonardo Padura nous place au moment de l’assassinat de Trotski. Le triomphe de Staline, devenu le maître des horloges à Moscou, a condamné Trotski, un des chefs historiques de la Révolution d’octobre, à l’exil. Après un passage par la Turquie et la France, Trotski accompagné de sa femme Natalia est accueilli en 1937 à Coyoacán au Mexique dans la Maison Bleue, celle de Diego Rivera et Frida Kahlo, avec qui il a une liaison. Brouillé avec Diego Rivera, il emménage dans une maison proche où le 20 août 1940 il est assassiné d’un coup de piolet par un agent de Staline, Ramón Mercader, introduit par une membre d’un parti trotskiste américain, Sylvia Ageloff. Le roman de Padura nous introduit dans un labyrinthe de tragédies, l’échec politique de Trotski, ses exils successifs pour fuir les assassins que Staline a lâchés à ses trousses, mais aussi la vie tragique de Ramón Mercader, ses désillusions et celles de sa mère Caridad, face aux évolutions du parti communiste soviétique. Ce récit, où la petite et la grande histoire se rejoignent par-delà les frontières, ne pouvait que séduire Agnès Jaoui et lui donner envie de l’inscrire dans un opéra contemporain où la partition de Fernando Fiszbein trouverait des échos dans le jazz et la musique latino-américaine. Un chef et sept musiciens accompagnent les six chanteurs et comédiens auxquels se mêlent parfois des sons de voix parlées et amplifiées, celle de Trotski et d’Agnès Jaoui. La voix de baryton basse d’Olivier Gourdy porte toutes les hésitations de Ramón Mercader face à Pierre-Emmanuel Roubet le ténor qui incarne Trotski. Le baryton Vincent Vantyghem incarne l’agent stalinien Kotov, Léa Trommenschlager est une Caridad torturée , Juliette Allen une Sylvia Ageloff amoureuse trompée par Ramón Mercader et la douce voix d’alto de Camille Merckx est celle de Natalia, l’épouse de Trotski.

La mise en scène de Jacques Osinski réussit parfaitement à traduire ce double mouvement de l’histoire, la transformation de Trotski de héros de l’URSS en paria pourchassé par des tueurs et celle de Ramón Mercader, de jeune homme idéaliste pleinement engagé dans le projet révolutionnaire socialiste en tueur au service du dévoiement de ce projet. Des images en noir et blanc tirées de films d’actualité de l’époque nous font passer de moments où Trotski est acclamé par la foule à son accueil par Diego Rivera, sa vie simple avec son épouse dans la villa bleue et un baiser de Frida Kahlo à Trotski, comme si les trahisons de l’Histoire avait un écho dans l’intime. La plupart du temps, c’est derrière un voile que se déroulent les rencontres entre les personnages. Le passé est dans la vidéo, le présent derrière ce voile comme pour nous rappeler que l’on est au théâtre. C’est troublant.

Tout dans ce spectacle contribue à en faire une création originale : la partition de Fernando Fiszbein qui mêle aux instruments de l’orchestre, des bruits de la vie et des voix parlées, le livret d’Agnès Jaoui qui glisse du passé au présent et de l’intime à la grande Histoire et la mise en scène de Jacques Osinski qui reconstitue, avec sa propre lecture, une image du passé à partir d’images d’archives.

Micheline Rousselet

Spectacle vu à l’Athénée Louis Jouvet, 4 square de l’Opéra Louis Jouvet, 75009 Paris – Tournée en cours de construction

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