Comment ne pas revenir à Boccace et son Decameron après ce que nous avons vécu durant l’épidémie de Covid-19 ? Non pas pour superposer les choses ou pire, les confondre : le Sars-coV1 de 2019 n’est pas la Grande Peste noire bubonique du XIVe siècle ; l’Europe, l’Italie et la Toscane de l’époque ne sont pas la mondialisation, l’hexagone macronien et la campagne française de 2020. Mais oui, le confinement a été pour certains un événement utopique et uchronique : l’occasion de se réfugier dans un ailleurs, allant des quatre murs d’un studio parisien à une maison de campagne en Normandie ; de mettre un peu hors du temps, du moins du temps social ordinaire qui souvent remplit nos journées d’un vide encombrant. Devant le vrai vide de l’inoccupation, des désirs et parfois une créativité nouvelle sont remontés à la surface – pour ne pas parler des dépressions et des dérives violentes.

Évidence de se souvenir de ces « Dix journées » que l’écrivain italien Jean Boccace (1313-1375) offre à dix jeunes gens, sept filles et trois garçons, tous issus de la haute société florentine, en les faisant fuir la ville pour une retraite sanitaire faite « d’ordre et beauté », pleine de « luxe, calme et volupté » selon la formule baudelairienne désormais dédiée à toute séduisante Invitation au voyage.

Nécessité de transposer l’histoire, de la réécrire pour aujourd’hui. Dix jeunes dans un théâtre abandonné. Dehors, le chaos, mais dedans, le même pacte boccacien : raconter des histoires, pour se souvenir que la vie continue et accessoirement conjurer la peur de l’épidémie. Dans ce huis-clos théâtrale, lieu tout désigné pour recréer la réalité, peu importent les moyens : seule compte l’urgence de créer.

Le Décaméron de Boccace fut le premier grand best-seller populaire, offrant aux lecteurs et lectrices un tourbillon d’histoires grivoises, romanesques, cruelles ou burlesques, un théâtre du monde où se croisent princes et pirates, ruses et désirs, illusions et vérités. Celui du compositeur Matteo Franceschini ne cherche pas la reconstitution : juste dix corps pour tout incarner, et un désir tenace de mettre l’œuvre en musique. Il faut savoir que sous le pseudonyme de Tovel, Matteo Franceschini explore des sonorités électroniques et des projets interdisciplinaires mêlant musique, arts visuels et technologies modernes ; ce qui annonce une œuvre totale, multisensorielle, poétique et politique, une écriture croisant musique acoustique et électronique, registres vocaux, langues et univers sonores, afin de dépasser les frontières stylistiques et temporelles.

Coté mise en scène, qui mieux que la polyartiste – comme on parlerait d’un polyamour des arts ; qui mieux que Caroline Leboutte pour donner au projet son plein caractère de fête théâtrale, de fantaisie utopique, de rêve poétique, de fuite hors du mauvais temps actuel (à tous les sens du terme) et du chaos généralisé qui nous menace chaque jour davantage ? Fuir pour se réinventer et tout reconstruire.  

Une création mondiale qui pourrait ressembler non seulement à une thérapie universelle, mais surtout à une invitation à voyager au pays de la résistance collective.

Jean-Pierre Haddad

Composition de Matteo Franceschini

Mise en scène de Caroline Leboutte

Livret Stefano Simone Pintor d’après Il Decameron de Giovanni Boccaccio

Direction musicale et études musicales Bianca Chillemi

Dramaturgie Matteo Franceschini, Caroline Leboutte et Stefano Simone Pintor

Scénographie et costumes Aurélie Borremans

Chorégraphie Fatou Traoré

Éclairages Nicolas Olivier

Interprétation Charlotte AviasClara Barbier-SerranoElena CaccamoMathieu DubrocaHélène EscrivaElena Olga GroppoRobin KirklarLaure MagnienLaura Muller et Kenny Ferreira

Commande de l’Opéra à Grand Avignon, aide à la composition musicale du Ministère de la Culture et de la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur. Production de l’Opéra à Grand Avignon, avec le soutien du GMEM – Centre National de Création Musicale de Marseille, du Fonds de création lyrique, de l’Institut Culturel Italien de Marseille et de Petit Palais Diffusion. En partenariat avec Graines de piment, restaurant de réinsertion sociale pour mineurs.

Chanté en plusieurs langues et surtitré en français 

Opéra Grand Avignon, 2 place de l’Horloge, 84000 Avignon. Samedi 7 mars 2026 à 20h00 et Dimanche 8 mars 2026 à 15h00. Informations et réservations : https://www.operagrandavignon.fr/decameron

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