Au début des années trente, l’Allemagne, déjà appauvrie par la défaite de 1918 et les réparations de guerre qui lui ont été imposées, sombre à son tour dans la crise économique. Dans le contexte d’un chômage de masse, d’une pauvreté croissante, d’une crise politique qui s’ajoute à la crise économique et sociale, Hitler arrive au pouvoir en 1933. La répression contre toute opposition, les persécutions antisémites s’amplifient tout comme les menaces contre la paix, en dépit des alertes de certains observateurs, journalistes et écrivains.

C’est dans ce climat que le scénariste Herman J. Mankiewicz écrit The mad dog of Europe, un projet de film dénonçant clairement Hitler et les dangers que représente son ascension, non seulement pour l’Allemagne mais aussi pour l’Europe et le monde. À cette époque Herman J. Mankiewicz est déjà un scénariste reconnu. Il deviendra plus tard celui de Citizen Kane aux côtés d’Orson Welles. Mais à cette époque aussi les États-Unis ont une politique isolationniste et se concentrent plutôt sur leurs difficultés internes. Une partie des milieux politiques américains n’est pas hostile à un pouvoir fort et n’est pas exempte d’antisémitisme. Hollywood n’y échappe pas et craint les tensions diplomatiques avec l’Allemagne et la perte d’un marché très important. Le consul allemand à Hollywood observe de près tous les projets de films qui nuiraient à l’image de l’Allemagne et de sa nouvelle ligne politique et y oppose une barrière très efficace. Sous la pression des intérêts économiques et diplomatiques, les studios, pour certains comme la MGM après s’y être un temps intéressés, vont refuser le projet. Chaplin lui réussira à faire Le Dictateur, mais d’une part, avec United Artists, il dispose de son propre studio et ne dépend pas des majors, et d’autre part son projet est plus tardif. Conçu en 1937-38 il sera tourné en 1939-40 à un moment où la satire devient non seulement acceptable mais même nécessaire avec le début de la guerre en Europe. Mankiewicz a manqué des deux.

C’est cette histoire vraie d’un film qui ne s’est jamais fait que retrace le film de Rubika Shah, à l’aide de documents d’archives, d’interview des petits-fils d’Herman Mankiewicz, de sa biographe, de chercheurs spécialistes du cinéma et aussi d’une carte de Hollywood montrant la proximité géographique des différents studios et du consulat d’Allemagne, révélant ainsi clairement comment toutes les oppositions au film étaient concentrées. Le courage politique et les intuitions de Mankiewicz ont été noyés.

Et cela nous pousse à nous interroger : ne sommes-nous pas à nouveau dans une période où le manque de courage politique, le choix de l’inaction et du silence face à la montée des totalitarismes pourrait conduire à la catastrophe ?

Micheline Rousselet

The mad dog of Europe de Rubika Shah, documentaire (Allemagne-France 1h23) Sortie le 15 avril

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