Ça commence par les sons de deux xylophones ou marimbas. Une musique de Simeon Ten Holt, Canto Ostinato interprétée parStéphane Garin et Julien Garonde l’Ensemble O. Danser sur les tintements, les résonances, croches et doubles croches de maillets de percussions frappant des lattes de bois ? La chose peut paraître surprenante, mais dès que les danseurs se mettent en mouvement, une révélation se produit, non pas que les sauts et rebonds des maillets sur le bois seraient une chorégraphie, mais le découpage presque phonétique de la musique jouée devient une métaphore des mouvements infiniment articulés des corps dansants de Martine Harriague et Émilie Leriche…
C’est que le directeur actuel du ballet de l’opéra d’Avignon écrit la danse comme on écrit de la musique, le sol est la portée et chaque geste ou pas est une note combinée avec une multitude d’autres en dièse ou en bémol, en mineur ou en majeure, dans les graves ou les aigus ; toutes ensemble formant les phrases dansées d’une partition chorégraphique très graphique, dessinée, plastiquement insolite, physiquement singulière et dramatiquement éloquente. Oui, le vocabulaire gestuel de Martin Harriague est d’une incroyable richesse d’expressions et dans Crocodile tout son art est mis au service de l’histoire.
Sur un grand carré blanc deux êtres-corps se rencontrent. L’approche est difficile et le désir ambivalent traduit une éthique de l’ambiguïté. Comment faire connaissance par la danse qui engage immédiatement le corps, le toucher, l’intime ? Proposer un pas, une main, un geste, c’est s’engager mais aussi solliciter l’autre qui peut hésiter à se lancer, s’élancer. Puis, quand l’autre se décide, on n’est plus trop sûr et les rôles s’inversent. Mais au fur et à mesure des tentatives, approches, échanges, la relation s’instaure avec une confiance physique, le contact devient prolixe, fluide. Ensuite, l’histoire se développe avec ses hauts et ses bas, ses sauts et ses jeux au sol ; ses entrelacs, liaisons et déliaisons. On fait aussi danser les regards, les intentions sont à fleur de peau. Mais déjà l’union est scellée et le temps ne va que dans un seul sens, celui d’un à venir toujours plus liant et complexe, dans ce lien augmenté, toute prise de distance renforce la relation. C’est cette belle et profonde histoire que l’art chorégraphique volubile et précis de Martin Harriague nous raconte en mouvements et gestes, avec l’infinie complicité d’Émilie Leriche.
Mais pourquoi intituler cette partition à quatre mains et jambes, Crocodile ?
À bien observer un crocodile marcher, on se rend compte qu’il ne marche pas seulement avec ses quatre membres, que c’est tout son corps qui bouge pour avancer, rampant à quelques centimètres du sol. N’est-ce pas la vérité de la danse contemporaine que de faire danser tout le corps, jusque dans la moindre articulation des phalanges de mains ou de pieds et de jouer avec le plancher du dance floor ?
Martin Harriague a la belle réputation d’être un chorégraphe polymorphe, tout autant scénographe que musicien, interprète que chanteur. Il a plus d’une flèche à son arc et cela se voit à sa façon de danser, en un seul art tous ses autres talents sont convoqués au moins comme des métaphores.
Un moment très rare de synesthésie où les sons se mettent à danser et les corps à musiquer. Un nouvel instrument semble s’inventer devant nous, au nom joyeusement barbare, l’articulophone !
Jean-Pierre Haddad
Ce spectacle est lauréat du Grand Prix danse du Syndicat de la critique pour la saison 2024-2025
Opéra Grand Avignon – L’Autre scène – Avenue Pierre de Coubertin, 84270 Vedène. Samedi 3 janvier 2026.
Site officiel de Martin Harriague : https://www.martin-harriague.com/choregraphies/crocodile/
Suite de la tournée 2026 :
26, 27 et 28 février 2026, Colisée – Biarritz5 mars 2026, Scène Nationale 61 – Alençon | Flers | Mortagne13 mars 2026,Théâtre des Quatre Saisons – Gradignan21 mars 2026, POC – Alfortville26 mars 2026, KLAP – Marseille3, 4 et 5 avril 2026, Scène Nationale les Gémeaux – Sceaux
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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