Le comédien se glisse aux côtés du public qui entre en salle, sourit, prend un air gêné, se tord les mains, se lisse les cheveux, attend le dernier retardataire. Là, il va falloir commencer et son dilemme démarre. Il ne sait pas comment commencer, dans ce cas il ne pourra jamais finir, mais tout le monde doit finir un jour et il ne veut pas finir sans avoir au moins commencé ! Alors il commence par faire visiter le plateau, signale l’absence de pendillons qui annoncent les coulisses mais là justement il n’y en a pas, avant de se lancer dans la liste des droits fondamentaux du spectateur, y compris celui de dormir, cela ne le gêne pas ! Des hésitations absurdes – faut-il d’abord mettre le lait dans le bol ou les céréales – qui déclenchent des fous rires, il passe à des questions plus existentielles – « dois-je me demander qui suis-je ? » ou « que suis-je ? ». Quand on lui demande « ça va ? », il a plutôt envie de répondre « en fait ça va pas ». Entre souvenirs familiaux, blessures intimes et injonctions diverses, il se débat pour ne pas rester coincé.
Jean-Frédéric Lemoues a écrit ce texte fin et poétique. Entre rire et émotion, il l’interprète seul en scène, avec juste quelques accessoires, une lampe de chevet et une couverture, celle qui rassure et console. Quand il n’arrive plus à trouver les mots, il cherche un peu d’aide auprès de « quelques œuvres entrées dans le domaine public », Jean Racine et sa Bérénice qui dit « je voulais être aimée », Alfred de Musset et son mal être, l’éloge de l’imaginaire de Peer Gynt et enfin Victor Hugo qui lui ouvre une voie « je n’ai plus qu’à vieillir… J’ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir ».
Le comédien nous emmène on ne sait trop où, mais il y a un charme dans sa façon de le faire qui fait qu’on ne veut pas le quitter. Par sa gestuelle, ses postures, son visage qui revêt des dizaines d’expressions, sa façon de dire « voilà » pour ponctuer ses phrases, il est extrêmement drôle. Il prend le parti du rire, voire du ridicule, et il arrive pourtant à nous entraîner sur le chemin de questions plus graves. Dans notre époque où pullulent les hommes ayant une confiance inébranlable dans leurs choix, la douceur de celui qui se pose des questions et hésite a bien du charme.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 10 décembre au Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris – les jeudis à 19h – Réservations : 01 40 09 70 40 ou www.theatrelafleche.fr/la-saison/
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