Peut-on encore adhérer au livret d’opéra d’Aïda ? L’esclave éthiopienne d’une princesse égyptienne est passionnément amoureuse de Radames, un guerrier valeureux du Pharaon. Elle est donc la rivale de sa maîtresse, la princesse Amneris qui aime aussi Radames mais souhaite ardemment une passion réciproque qui cependant, semble impossible. Le Pharaon décide de repartir en guerre contre l’Éthiopie et c’est Radames, qui doit commander les troupes. Les armées égyptiennes sont de nouveau victorieuses et cette fois, c’est le père d’Aïda, le roi éthiopien Asmonasro qui est fait prisonnier, incognito. L’intrigue est déjà compliquée mais vient se greffer par-dessus, celle d’une trahison ourdie par Asmonasro. Ce dernier exige de sa fille Aida qu’elle amène Radames à trahir le Pharaon et les aider à fuir pour regagner leur patrie… Aïda ne veut pas inciter Radames à trahir, mais elle le fera quand même sous l’emprise de son père. Radames ne veut pas trahir sa patrie, mais il le fera quand même par amour. Autant se demander si les chaines de la passion ne sont pas une servitude plus grande que l’esclavage, puisqu’on y échappe mais sous le joug de l’amour !

Peut-on s’identifier aujourd’hui à de telles situations de dilemmes ? Qui croit encore à l’amour-passion ? Qui souscrirait encore à des passions destructrices ou au dévouement patriarcal ? Qui met encore la patrie au-dessus de tout ? Qui se soumet encore à un supposé destin implacable ? Qu’est-ce qui de l’amour, du pouvoir ou de l’emprise est le plus toxique ?

Si le drame de Verdi est quelque peu dépassé, le questionnement universel qu’il soulève l’est moins : comment composer avec les puissances externes de la politique et avec celles internes des affects ? Mais l’œuvre elle-même : comment la jouer sans la rejouer chargée de ses stéréotypes ? C’est là que les partis-pris du directeur de l’Opéra Grand Avignon, Frédéric Roels dans le rôle de metteur en scène de cette Aïda, deviennent artistiquement salutaires et philosophiquement pertinents.

Refusant l’esthétique péplum de la représentation traditionnelle d’Aïda, Roels propose une mise en scène à l’os. Plus de trône, de mobilier royal, de grande pompe, de tenues princières et le glaive sacré de Radames sera remplacé par un fusil mitrailleur bien de notre temps. Ce dépouillement qui permet la mise à nu du questionnement dont nous avons esquissé les enjeux est cependant contrebalancé par un deus ex machina monumental, central, spectaculaire. Disons plutôt, un petra ex machina puisqu’il s’agit d’un énorme monolithe suspendu qui apparaît sur une scène vide dès l’ouverture du rideau rouge. Il plane au-dessus de la scène comme certains rochers des tableaux de Magritte. Dans Les idées claires du peintre surréaliste,un nuage surplombe le rocher, dans la mise en scène de Roels, les gros nuages ne manquent pas, mais ils seront en toile de fond et dans les esprits des protagonistes. Ce monolithe gris et anguleux s’avère être une géniale allégorie du destin à mille facettes qui s’abat sur les personnages de cet opéra trop connu et un peu vieillot, mais devenant-là une œuvre hyper-contemporaine. Par sa présence absolue, le monolithe devient le personnage central, contournable physiquement mais possédant une énorme face cachée intrigante. Le destin se joue des vies de chacun en agissant sur leur désirs pour les fracasser contre leurs devoirs, c’est connu. Mais là, le fatum implacable joue lui-aussi à tourner et retourner, à se donner à voir sous plusieurs facettes sans toutefois se montrer entièrement. Dans une horizontalité tranquille, ou une oblicité intime ou encore une verticalité menaçante, le roc en apesanteur défie le tragique tout en le massifiant ! Par des actions techniques se donnant à voir au public du fait d’un préavis d’arrêt de travail en cours, des machinistes en grève mais œuvrant pour l’art avec habileté, interviennent entre les actes afin d’assurer les mouvements et déplacements du bloc suspendu par des câbles aux cintres. L’implacable destin a toujours besoin d’agents de l’ombre l’aidant à peser de tout son poids sur les destinées… Dans un autre tableau de Magritte, Entre ciel et mer, le rocher imposant est en lévitation au-dessus de l’eau tel un menhir. Dans son Aïda, Roels fait du monolithe entre cintres et scène, tantôt un trône, tantôt un horizon bouché, tantôt une pierre tombale scellant à jamais l’amour de Radames et d’Aïda, enterrés vivants. À la surface, juchée sur la pierre, Amneris n’a plus qu’à pousser sa dernière plainte après avoir ajouté le poids de sa décision à la gravité du drame. Un jeu intermittent de néons et de rideaux ajourés vient servir une scénographie qui augmente les couches de profondeur du drame, tout en déjouant tout réalisme, toute temporalité.

Dans quel temps sommes-nous alors ? Un mythe peut traverser les temps, le tragique est atemporel. Nous avons cru les calamités des guerres dépassées, mais nous vivons une époque de conflits armés multiples, sur des théâtres d’opération de plus en plus inhumains. Nous les suivons sur de petits écrans dont les images finissent par devenir insignifiantes… Tant que nous ne sommes pas sous les bombes et loin des cibles des missiles, nous avons l’impression d’y voir le pur spectacle d’une dystopie, d’un futur catastrophe. Non, c’est bien réel, une réalité d’aujourd’hui et malheureusement sans doute, de demain – une histoire inquiétante qui pèse de tout son poids sur notre devenir.

Claire de Monteil chante une Aïda vibrante et limpide, de sa voix tantôt cristalline tantôt veloutée. Marie Gautrot donne à Amneris, sa belle voix de mezzo-soprano pour clamer la retenue d’un amour empêché. Le ténor Eduardo Aladrén incarne magnifiquement un Radames, guerrier de l’amour devant affronter son amour de la guerre. Par moment, des chorégraphies de Matin Harriague, directeur du ballet de l’Opéra Grand Avignon, viennent suggérer la danse folle, ironique ou ludique, des passions et des obligations qui tiraillent en tous sens les personnages. Le chœur d’Allan Woodbridge a une présence physique et vocale impressionnante et, bien sûr, la grande musique de Verdi est sublimée par l’Orchestre national d’Avignon-Provence magnifiquement dirigée par Déborah Waldman qui en a quitté la direction, mais qui nous fera l’honneur et le plaisir de revenir quelques fois à Avignon, cette saison.

A ce compte, on veut bien céder à la servitude volontaire de l’amour du grand art !

Jean-Pierre Haddad

Distribution

Direction musicale Débora Waldman
Chefs de chœur Alan Woodbridge, Noëlle Gény

Mise en scène Frédéric Roels
Scénographie Bruno De Lavenère
Costumes Lionel Lesire
Lumières Laurent Castaingt
Chorégraphie Martin Harriague

Aida Claire de Monteil
Radamès Marc Laho
Amneris Marie Gautrot
Amonasro David Vardan
Ramfis Nika Giuliashvili
Il Re Jacques-Greg Belobo 
Sacerdotessa Aurélie Jarjaye
Messaggero Julien Desplantes

Opéra Grand Avignon, Place de l’Horloge, 84000 Avignon. Vendredi 16 octobre, dimanche 18 octobre et mardi 20 octobre 2026. (Durée 3h20 avec entracte.).

Site de l’Opéra : https://www.operagrandavignon.fr/aida

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