Julie Duclos fait sienne la déclaration d’Antoine Vitez pour qui l’invention majeure de Victor Hugo au théâtre était l’entrée du peuple sur scène. Sa mise en scène fait ressortir les nombreux échos actuels de cette pièce écrite en 1838. Les antagonismes sociaux sont clairs, tout comme le mépris des possédants, qui ont tout, titre et fortune, envers le petit peuple.

Au XVIIème siècle, Don Salluste, un Grand d’Espagne, veut se venger de la Reine qui vient de l’exiler, pour avoir refusé d’épouser une de ses suivantes qu’il avait mise enceinte. Il échafaude un plan machiavélique pour la perdre en se servant de son valet Ruy Blas, dont il sait qu’il est secrètement amoureux de la Reine. Il fait endosser à Ruy Blas l’identité de son cousin, Don César, un épicurien qui dépense sans compter pour ses plaisirs et que Don Salluste en parfait cynique expédie aux galères pour avoir le champ libre. Ruy Blas, sans trop comprendre ce qui lui arrive, quitte son habit de domestique pour se retrouver dans celui d’un des grands du Royaume et se retrouve, par la grâce de la Reine séduite par son intelligence et son sens du bien public, au poste de Premier Ministre. Alors que les Grands du Royaume ne pensent qu’à s’enrichir et se partager les prébendes, Ruy Blas leur lance sa célèbre tirade « Bon appétit Messieurs, ô ministres intègres, conseillers vertueux, voilà votre façon de servir, serviteurs qui pillez la maison… vous n’avez ici pas d’autres intérêts que remplir votre poche et vous enfuir après. L’Europe qui vous hait vous regarde en riant ». Julie Duclos fait enchaîner alors Ruy Blas sur un texte de Hugo de 1876, magnifique plaidoyer pour une Europe unie et forte, où des phrases sonnent de façon étonnamment modernes « La civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue ? Non, elle est simplement professionnelle ». C’est le seul écart au texte d’origine, en vers, que ces experts que sont les comédiens du français disent avec une telle aisance que l’on croirait entendre la langue parlée qui nous est habituelle. Ce texte dit par Stéphane Varupenne, en Ruy Blas pâle de colère, sonne tellement fort que la salle ne peut s’empêcher d’applaudir. Mais l’idylle entre ce « ver de terre amoureux d’une étoile » et la Reine ne peut que finir tragiquement car Don Salluste poursuit son plan machiavélique.

Julie Duclos sort la pièce du XVIIème siècle pour la placer dans un décor intemporel où domine la grandeur froide d’un palais où la Reine s’ennuie, délaissée par un époux qui va de chasse en chasse. Les costumes sont modernes et la réunion des grands du Royaume en costume trois pièces tourne au pugilat où ils finissent par s’écharper pour s’attribuer un peu plus de bénéfices et vont jusqu’à se partager les richesses du Groenland !

Le mélange des genres propre aux drames romantiques hugoliens est parfaitement respecté par Julie Duclos dont la direction d’acteurs est exemplaire. Stéphane Varupenne, pâle est un formidable Ruy Blas tragique. Domestique méprisé par Don Salluste et ayant honte de sa livrée il s’enflamme, révèle sa grandeur, son sens du bien public et son choix de sauver la Reine qu’il aime, fusse au sacrifice de sa vie. Thierry Hancisse est un Don Salluste véritable incarnation du mal, cynique et machiavélique. La metteuse en scène n’a pas hésité à confier le rôle de la Reine à une pensionnaire Morgane Real, à la fois souveraine et fragile amoureuse. Face aux principaux protagonistes du drame, Stéphane Pouderoux campe tout en finesse un formidable Don César en épicurien surpris d’événements auxquels il ne comprend rien et tirant parti de ce qui peut l’être. Les moments comiques sont portés par des comédiens tout aussi formidables, Serge Bagdassarian en grand du Royaume se battant comme un chiffonnier pour les richesses du Groenland et surtout Laurent Stocker en Don Guritan, amoureux transi et ridicule de la Reine, deux épées en main se battant contre un ennemi invisible.

Une mise en scène et une distribution magnifique pour ce drame hugolien qui magnifie le peuple face à la morgue des puissants, visible aussi dans plus de 200 salles de cinéma le 3 décembre.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 27 janvier à la Comédie Française, Salle Richelieu, Place Colette, 75001 Paris – Horaires et jours à vérifier sur le site – Réservation : comedie-francaise.fr – En direct dans 200 cinémas de toute le France le 3 décembre à 20h. Suivront la reprise du Cid dans une mise en scène de Denis Podalydès les 7 et 8 mars, celle des Femmes savantes dans une mise en scène d’Emma Dante, les 23 et 24 mai et en direct celle des Fausses confidences dans une mise en scène de Christophe Honoré le 1er juillet.

Bienvenue sur le blog Culture du SNES-FSU.

Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.

Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu