Cela fait trois ans qu’ils sont séparés. Tout juste divorcés, Michel Nollet et Anne-Marie Roche, se retrouvent un soir dans un hôtel à Évreux où ils ont vécu les premiers temps de leur amour. Il attend un coup de téléphone de sa compagne actuelle, elle s’apprête à rejoindre son nouveau conjoint qui vient la chercher en voiture. La conversation démarre sur des banalités, le garde-meubles à vider, les livres à récupérer. Mais elle dévie bien vite sur l’autopsie de leur amour et de son échec. Il tremblait à l’idée d’être rejeté, il la trompait mais jaloux il la suivait. Il lui avoue qu’il a voulu la tuer un jour sur le quai d’une gare. Elle, plus opaque, parle de l’enfer qu’elle a vécu, dit qu’elle a pensé à se suicider. Elle est prête à se venger de Michel, il souffrira, mais elle n’en sort pas indemne non plus. Oubliant le temps et ceux qui doivent les rejoindre, ils vont passer la nuit à parler, à arpenter leur amour, à se retrouver eux-mêmes dans ce désert où tout est brisé.
Marguerite Duras avait écrit en 1965 La Musica, une courte pièce pour la BBC, qui fut créée cette même année au Studio des Champs-Élysées et dont l’autrice tira, avec Paul Seban, un film en 1967 avec Robert Hossein et Delphine Seyrig. En 1985 Marguerite Duras, qui avait décidé de mettre elle-même en scène la pièce, écrivit un deuxième acte, la seconde partie de la nuit. La pièce, désormais intitulée La Musica deuxième fut créée en 1985 au Théâtre du Rond-Point avec Miou Miou et Sami Frey. Marguerite Duras y porte à incandescence les échanges entre les deux ex-amants. Ils passent souvent du vouvoiement, qui rappelle la distance de la séparation, au tutoiement du temps où ils étaient si proches. La langue est simple, directe, pas de répliques brillantes, mais une vérité qui éclate au visage de l’autre, une parole qui avance avec précision et fore dans les sentiments. Il est venu pour la revoir et savoir, elle va lui dire ce qu’elle a vécu, signer la fin de l’amour.
Arnaud Desplechin, surtout connu pour ses mises en scène de cinéma et qui a déjà mis en scène deux pièces pour la Comédie Française, Père de Strindberg en 2015 et Angels in America de Tony Kushner en 2020, s’attache à cette pièce de Marguerite Duras. Il a bien sûr pensé à des films, Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman ou La sirène du Mississippi. Il a choisi un dispositif bifrontal qui place les spectateurs comme des voyeurs au plus près des comédiens. Le plateau est comme un hall d’hôtel avec d’un côté un pan de mur avec un téléphone et de l’autre un miroir noir. Dans cet espace Michel et Anne-Marie ne cessent de dérouler le souvenir de leur amour. Parfois un écran descend, où se projettent leurs visages en gros plan évoquant le passé, tandis qu’on les voit en transparence.
Alexandre Pavloff est Michel. En dépit de son sourire, on le sent inquiet, se demandant s’il va être rejeté, en attente d’une vérité qu’il désire et redoute à la fois. Adeline d’Hermy, par son jeu, domine l’échange. Elle est impériale. Lorsqu’elle rit, son rire manifeste son pouvoir mais est aussi infiniment triste car il signe la fin de tout.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 11 novembre au Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris – le mardi à 19H, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h – Réservations : comedie-francaise.fr
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu