Chloé et Antoine se sont rencontrés dans un cours de théâtre. Ils s’aiment mais leurs chemins ont divergé. Elle milite dans un collectif de défense de l’environnement engagé dans la lutte contre la création de méga-bassines, ces réservoirs d’eau crées au profit de la culture intensive, lui est devenu préfet et doit défendre ce que sa Ministre appelle « des retenues d’eau de substitution ». En dépit de l’interdiction de leur action, Chloé ne se résigne pas et décide de mener une opération en solitaire sur la zone que justement Antoine doit défendre. Elle se rend ainsi coupable « d’écoterrorisme » et tombe sous le coup de la menace d’une expulsion du territoire puisqu’elle a un père danois.
La Compagnie Hors du temps fondée par Sébastien Bizeau a choisi d’interroger notre société par le théâtre, en mêlant réel et fiction dans des histoires actuelles parfois imprégnées de récits antiques. Dans ce texte qu’il a écrit on reconnaît bien le « non » d’Antigone. Devant le refus des autorités de les écouter, les membres du collectif ont décidé de faire une pause, ce que Chloé, intransigeante comme Antigone, ne peut accepter. Elle est prête à se mettre hors la loi pour une cause qui dépasse son intérêt personnel, la défense d’un bien commun, l’eau. Quant à Antoine, tel Créon, il pense qu’il doit défendre la loi et l’ordre. Pourtant, comme dans la chanson il aurait voulu « être un homme heureux », mais, comme dans le drame de Racine, Bérénice, il choisit ce qu’il considère comme son devoir.
La mise en scène de Sébastien Bizeau imprime un rythme rapide. Il suffit d’une table ou d’un pupitre pour que l’on passe d’un cours de théâtre à une salle où se réunissent les activistes ou à celle où est organisé un débat public, du bureau de la Ministre à la salle où se tient la conférence de presse, d’un marché où un élu serre des mains à une salle de tribunal. Il casse le quatrième mur plaçant Antoine devant le premier rang des spectateurs tentant de convaincre, il utilise la vidéo pour montrer l’ampleur des manifestations d’opposition aux méga-bassines. Sur ce sujet sérieux, il réussit à laisser place à des moments drôles : la répétition des slogans pour une manif, un karaoké, une émission de télé façon Pascal Praud, avide de scoop, développant les pires clichés sur l’écologie et piétinant allègrement la vérité.
Sana Puis incarne une Chloé touchante et passionnée se battant pour ce qu’elle considère comme une cause prioritaire, la sauvegarde de l’eau contre son accaparement, et refusant d’abandonner la lutte, quitte à en subir les conséquences. Gaspard Cuillé (en alternance avec Paul Martin) campe Antoine, qui, avec chagrin, sacrifie son amour à ce qu’il considère être son devoir, assurer le respect de la loi et de l’ordre. Nastassia Silve assume une multitude de rôles, passant du sérieux d’Inès, la responsable du groupe des activistes sorte de double d’Ismène la sœur d’Antigone dans la tragédie, à des rôles comiques : animatrice caricaturale de l’émission de télévision ou présidente d’une fondation, à la communication catastrophique. Matthieu Le Goaster assume lui aussi avec brio de nombreux rôles dans des registres variés, professeur de théâtre, maire, militant, avocat ou journaliste télé.
Peut-on réfuter une loi perçue comme illégitime au nom d’un impératif d’intérêt général ? Nous interroger en tant que citoyen sur cette question en défendant les points de vue qui s’affrontent, c’est ce que réussit admirablement ce spectacle. Un texte fin, une mise en scène inventive, des acteurs habités qui entraînent des spectateurs, qui n’hésitent pas à chanter, à applaudir et qui continuent à discuter la question sur le trottoir après la représentation. Du théâtre politique comme on l’aime, intelligent, généreux et habité.
Micheline Rousselet
À partir du 9 septembre au Théâtre Lepic, 1 avenue Junot, 75018 Paris – du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 15h – Réservations : 01 42 54 15 12 ou www.theatrelepic.com
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu