Et si on parlait de la scène avignonnaise pas celle théâtrale, mais celle jazzique ? Car Avignon a un Club de Jazz historique ! Il fêtera dans deux ans, ses 50 ans d’existence. Un jubilé qui « n’attend pas le nombre des années » pour nous offrir de belles jubilations jazziques. Ce club a un nom sympathique qui évoque une relation d’amitié avec la musique : l’AJMi, Association pour le Jazz et la Musique improvisée – quoi de plus jazz que d’insister ainsi sur l’impro ! Situé derrière et au-dessus du célèbre cinéma Utopia de la Manutention, et donc en face du nom moins célèbre Théâtre des Doms, au pied de l’escalier Sainte-Anne qui monte très raide vers le jardin des Doms, l’AJMi est un vrai club, un lieu de regroupement par affinité, un peu à part, presque secret, on doit monter pas mal de marches pour atteindre une salle au plafond bas et qui regarde avidement une scène quasi de plain-pied ; sur le côté gauche, le bar. Là, plusieurs fois par mois, les amateurs et amatrices de jazz se réunissent dans une ambiance conviviale pour écouter en toute ajmitié des sons venus de toutes les déclinaisons possibles du jazz. Oui, l’AJMi a parfaitement choisi son slogan : « Le meilleur moyen d’écouter du jazz c’est d’en voir ! »

Mais qui mieux que son directeur pour en parler ? Antoine de la Roncière est arrivé à L’AJMi à la rentrée 2025, venu de l’autre côté de la France où il exerçait une activité de programmateur pour Le Petit Faucheux, la scène de Jazz de Tours, une SMAC comme l’AJMi…

Entretien avec Antoine de la Roncière, Directeur et Programmateur de l’AJMi :

Le Blog : Justement qu’est-ce qu’une SMAC ?

L’AJMi : C’est une structure labellisée, une Scène de Musique Actuelle. Les SMAC, environ une centaine sur le territoire national, ont quatre ou cinq financeurs : l’État avec la DRAC, la Région, le Département, la Ville et parfois des Agglomérations de communes. [Un label officiel attribué à des institutions culturelles consacrées à des musiques populaires, créé en mars 2017. NDLR] En tant que SMAC, on a, à l’AJMi comme ailleurs, des obligations, au nombre de trois… On doit avoir bien sûr, une activité de création ou de production et de diffusion de concerts ; ça se retrouve dans la programmation et les partenariats. Ensuite, une activité d’accompagnement des pratiques musicales avec deux volets, un volet amateur et un volet professionnel. Pour le volet professionnel, des artistes viennent à l’AJMi en résidence sur quatre jours et donnent ensuite des concerts. Le volet amateur vise des orchestres participatifs ; l’AMJi a le sien qui s’appelle « L’Arbre » qui peut faire jouer des musiciens non professionnels, organiser des Jam session. Il y a quelques années, l’AJMi accompagnait aussi des pratiques d’amateurs en voie de professionnalisation, comme avec les élèves du Conservatoire d’Avignon, lors d’atelier d’instruments ou vocaux. Il est question de relancer cette activité plus locale. Enfin, la troisième mission d’une SMAC, très importante à mon sens, c’est l’aspect médiation culturelle ou action culturelle. Il s’agit alors de travailler avec les publics et notamment les publics qui ont un accès à la culture plutôt centré sur leur propre culture, notre idée étant alors de leur faire découvrir d’autres univers musicaux, comme celui du jazz. On a plusieurs types de publics avec lesquels on travaille, mais les deux principaux sont constitués d’élèves : soit des élèves de musique, instrumentistes ou non, comme les collégiens des classes CHAM [Classe à horaires aménagés en musique. NDLR] avec lesquels on a des projets spécifiques ; soit des élèves de tous horizons, des petites sections jusqu’au lycée ; on a aussi des élèves adultes venant du conservatoire ou de l’université. On vise aussi des actions culturelles dans des champs sociaux ou géographiques plus larges. 

Le Blog : Ça vous oblige à des démarches vers des institutions ou des associations ?

L’AJMi : Oui et c’est le rôle de Maeva, dont le travail est dédié à cette tâche de contact et de relations publiques.

Le Blog : Vous connaissiez la région ou le territoire avant d’arriver à Avignon ?

L’AJMi : Je connaissais l’AJMi, oui, mais j’étais peu au fait du contexte avignonnais, du public, en fait c’est quelque chose qu’on apprend par le terrain. Le travail pour moi, commence tout naturellement par la découverte de la scène régionale, vraiment à l’échelle de la Région PACA. À Tours, beaucoup de gens étaient centrés sur la ville, ce n’est pas le cas à Avignon, il faut vraiment trouver des connexions régionales. En même temps, on travaille aussi à une échelle nationale en collaboration avec d’autres SMAC, par exemple on organise des tournées avec des artistes qui vont passer à l’AJMi et au Petit Faucheux de Tours.  

Le Blog : Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel ?

L’AJMi : Tout est passé chez moi par la pratique plus que par la théorie : 15 ans de pratique. Très jeune, j’ai fait du bénévolat et puis je suis rentré dans une première structure d’action culturelle, et j’ai continué à progresser par la pratique, j’ai découvert différents métiers, mais de manière très concrète depuis faire le chauffeur pour aller chercher des artistes à la gare ou à l’aéroport, jusqu’à la signature de contrats en passant par l’administratif, la logistique de concert ou tenir le bar d’un festival ! Du coup, je connais bien tous les maillons de notre activité. 

Le Blog : Ça doit bien t’aider en tant que directeur !  

L’AJMi : Oui. Justement, l’AJMi est ma dernière étape franchie en date : à Tours, j’étais uniquement programmateur musical, ici je suis devenu directeur-programmateur, un poste avec plus de responsabilités, mais plus intéressant aussi, j’ai une vision globale sur tout le projet artistique. Concernant l’AJMi, j’avais connaissance de l’existence du club qui est quand même un des clubs fondateurs du jazz dans les années 70.

Le Blog : L’AJMi est-il connu au-delà des monts du Vaucluse ?

L’AJMi : Oui, il existe depuis 1978, c’est une référence de club de jazz, c’est très lié à Jean-Paul Ricard, co-fondateur du Club et toujours très présent parmi nous. Dans le jazz, tout le monde connaît Jean-Paul Ricard, il est associé à l’AJMi, c’est le Taulier comme on dit ! [L’AJMi a été classée comme l’un des trois clubs de jazz essentiel en France par Jazz Magazine. NDLR]

Le Blog : Avez-vous une pratique instrumentale ? 

L’AJMi : Non, je suis juste mélomane, depuis très longtemps. J’ai la passion du jazz et il a rythmé chaque époque de ma vie. J’ai acquis une culture jazz assez diversifiée au fur et à mesure de mes découvertes. En fait, j’ai une double curiosité musicale, d’abord le jazz, et en parallèle, la musique contemporaine, les pratiques expérimentales du son.  

Le Blog : Parlons un peu de la programmation de l’année écoulée. Y a-t-il eu de nouvelles propositions ?

L’AJMi : On a fait un BD-concert, avec notre voisin et ami le cinéma Utopia : des planches de la BD Narcisse, un album de Chanouga, étaient projetées et au bas de l’écran une formation de jazz, la Compagnie Zenzika, jouait en live. La salle était comble. Sinon, quand on reprend un projet c’est forcément « le changement dans la continuité », c’est banal mais c’est très vrai ; il y a une identité sur laquelle je me base beaucoup et ça m’intéresse énormément de travailler dans la continuité, en lien avec une histoire. L’AJMi propose déjà des formes diverses :  en dehors du concert classique à 20h30, il y a les Tea-jazz, le dimanche à 17 heures, les Midis-sandwich à la Bibliothèque Ceccano, deux formes très intéressantes et je me suis dit que comme il y avait cette spécificité, il fallait continuer sur la lancée, j’ai donc créé un troisième type d’événement, l’After-work, après le boulot ou avant le week-end, on peut venir se détendre au Club vers 18 heures, en écoutant du jazz ou un peu de musique expérimentale. Une autre forme à laquelle on est très attaché, historique par sa longévité et son contenu, c’est les Jazz Story animées par Jean-Paul. On garde tout, donc, on ajoute un peu et aussi on réfléchit à comment atteindre d’autres publics, plus jeunes ou mélangés, une autre façon de s’implanter dans un territoire.

Le Blog : Cette saison on a pu écouter plusieurs formations dirigées par des femmes, jazz women et compositrices, comme Sélène Saint-Aimé, Leïla Soldevilla, Hélène Duret, Géraldine Laurent, cette forte présence du jazz au féminin sur la scène de l’AJMi, est-ce un hasard ou est-ce voulu ? 

L’AJMi : Deux choses. La première c’est que c’est une volonté, un choix à la fois personnel et de la structure, une envie très précise de montrer des projets de musiciennes et en particulier de musiciennes leadeuses, pas seulement des pianistes et des chanteuses. Des femmes contrebassistes, clarinettistes, saxophonistes, guitaristes et compositrices, ça existe aussi ! Et nous allons continuer sur la prochaine saison avec encore des surprises… Deuxièmement, en termes de projet artistique, la convention (État & Région) qu’on signe tous les quatre ans nous demande d’avoir un certain nombre de musiciennes dans le cadre d’un objectif de parité ; alors on n’est pas à 50-50 parce que c’est compliqué, mais voilà, j’essaie de toujours dépasser les 30% de femmes demandés par le label dans la programmation, j’y tiens et je le défends.

Le Blog : Est-ce que l’AJMi agit en direction des associations de femmes ou féministes, pour atteindre plus de publics féminins ? 

L’AJMi : Un travail avec le Planning Familial va se faire dans le cadre de la médiation culturelle, avec un parcours sonore, un parcours de concerts et de rencontres avec des musiciens et des musiciennes ; il y a effectivement un besoin de travailler la question du genre dans le public.  

Le Blog : Comment va l’AJMI, la fréquentation ? Au passage, quelle est la jauge de la salle ?

L’AJMi : La jauge est de 120 places. Pas facile d’avoir une vision très claire après un an, mais pour moi, il y a deux logiques principales : plus de lisibilité et de plus visibilité ; c’est-à-dire qu’est-ce qu’on programme ? qu’est-ce qu’on présente ? Travailler la programmation comme des parcours, ça c’est une première étape. J’ai donc défini trois types de parcours : un parcours jazz assez classique en lien avec l’histoire du jazz, la tradition mais aussi l’avant-garde, où va le jazz aujourd’hui? On est passé par les années 20 avec Géraldine Laurent, puis on a été plongé dans le jazz contemporain avec Hélène Huret, par exemple. Ensuite un parcours de « jazz métissé » : le jazz combiné à d’autres musiques comme chez Sélène Saint-Aimé originaire des Antilles, ou avec d’autres genres comme la musique électronique, le rock, ou même jazz et danse. Enfin, un parcours que j’appelle « musiques de création », ce n’est pas spécifiquement jazz mais plutôt musiques improvisées, en écho au petit « i » de AJMi ! Là, on pose un pied ailleurs que dans le jazz avec toujours une recherche esthétique comme avec Gilles Coronado et sa guitare électrique très excentrique… Il y a plein de plein de choses à explorer là-dedans. 

Voilà, ces trois parcours donnent une franche lisibilité à la programmation. Sur la fréquentation et donc la visibilité, on cherche à faire plus de billetterie, elle constitue avec le bar, la seule source de fonds propres à côté des financements venant des collectivités territoriales. Aussi, on a changé les tarifs pour les simplifier, ce qui a fait augmenter un peu la fréquentation ; d’autres choses sont en train d’être mises en place…

Le Blog : Que devient L’AJMi, pendant le Festival en juillet, fourmi ou cigale ?

L’AJMi : Il n’y a rien eu dernièrement, pendant quelques années, mais cette année, il va y avoir deux spectacles dans le cadre du Off et sur toute la durée du Festival, du 4 au 25 juillet 2026, et ça se passera ici, au club. La communication va arriver bientôt, mais en scoop : à 12h15, on va faire swinguer Beethoven avec du jazz manouche ; et à 15h15, ce sera les Fables de La Fontaine mises en musique (Relâche les mercredis). C’est un essai aussi pour toute l’équipe, même si on a déjà beaucoup d’activités entre septembre et juin. Cela dit, en tant que lieu labellisé, notre rôle est de montrer la scène régionale et là, ce sera bien le cas, avec le premier spectacle qui est une création avignonnaise, et le second qui vient de Marseille. Dans la continuité de cette innovation, on va également chercher à travailler avec le Festival In à l’avenir, on prend le temps de bien y réfléchir…

Le Blog : Des choses particulières dans la programmation de la prochaine saison 2026-2027 ?

L’AJMi : On est en train de finaliser le programme de septembre à janvier. Quelques annonces : l’accent sera mis sur le trio avec un focus qui s’appellera « L’art du Trio ». Plusieurs trios mais tous différents : un trio trompette basse batterie ; un trio saxophone vibraphone batterie ; un trio saxophone-flûte, piano et batterie. Il y aura un autre focus sur la scène musicale de Chicago avec deux concerts, l’un en novembre et l’autre en janvier. C’est une scène jazz très contemporaine, un ethnomusicologue viendra nous en parler avant les concerts. J’ai la chance d’avoir des amis musiciens de Chicago, ça facilite les contacts et le travail. Les musiciens auront une petite tournée qui passera par Lyon. Sinon, on cherche à développer une « AJMi hors-les-murs » et comme cette année où nous serons en juin à la Collection Lambert, l’an prochain, nous irons à la Scierie pour un concert de jazz avec un saxophoniste de jazz et un trio de rock en octobre. Nous passerons aussi par le Théâtre du Balcon, avec un trio de jazz…  

Pour le reste, bientôt la programmation complète ! En conclusion j’aimerais dire qu’on est bien soutenu par nos partenaires financiers, l’État, la Ville d’Avignon, la Région Provence Alpes-Côte d’Azur et le Département de Vaucluse. Entre eux et l’AJMi, il y a un bon feeling et au-delà, le Club est vraiment en sympathie avec son environnement local.  

Entretien réalisé le 18 mai 2026 par Jean-Pierre Haddad

Un portrait chinois d’Antoine de la Roncière :

Un album de jazz ? John Coltrane, Live in Japan, 1966.

Un jazzman du moment ? James Bandon Lewis, descendant direct du plus grand, Coltrane.

Une jazzwoman du moment ? Myra Melford, plus de 30 ans de carrière, toujours aussi novatrice. 

Un grand souvenir de jazz ? Deux concerts du même groupe lors d’un voyage en Pologne en 2009, THE VANDERMARK 5, groupe culte de Chicago au jazz contemporain très éclectique.

Le jazz en un ou deux mots ? Novateur, explorateur.

Une destination jazz aujourd’hui ? Chicago, toujours ! 

Un club de jazz autre que l’AJMi ? ELASTIC ARTS, club de Chicago.

Vinyle ou numérique ? Vinyle. 

Un rêve de jazz ? Travailler dans un club à Chicago. 

AJMi, club de jazz avignonnais. La Manutention, 4 rue des Escaliers Sainte-Anne, 84 Avignon.

Site officiel : https://www.ajmi.fr

À consulter : Annonce de la demi-saison 2026-2027 dans ces mêmes colonnes :https://cultures.blog.snes.edu/publications-editions-culture/culture/actualite-musicale-chanson/ajmi-saison-2026-2027/

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