« L’Opéra ou la défaite des femmes titrait Catherine Clément dans un ouvrage de référence sur cet art. Il est vrai que les femmes, dans de nombreux titres de l’art lyrique, sont les victimes de la société, qu’elles en souffrent, qu’elles en meurent… Ceci n’est pas sans poser question sur leur place aujourd’hui, et le regard que l’opéra peut amener dans une vision de la société qui a évolué. Dans cette défaite des femmes, il est un élément particulier sur lequel nous nous sommes attardés cette saison : la captivité. » Comme le souligne, Frédéric Roels, le directeur de l’Opéra d’Avignon, la présence des femmes dans le répertoire opératique est évidente, nombre d’œuvres ont pour titre un nom ou un prénom de femme, mais ces figures féminines sont très souvent représentées dans une condition de dépendance, de servitude, prisonnières pas seulement de leurs sentiments, celui amoureux au premier chef, mais aussi matériellement emprisonnées, retenues, enfermées telles des captives.
On ne changera pas les chefs d’œuvres de l’art lyrique tels que Aïda, La Fille du Régiment dont le personnage éponyme est Marie, Rigolletto et sa Gilda, L’Enlèvement au Sérail dans lequel Konstanze et Blondchen sont deux captives du harem d’un pacha, mais il est possible, à notre époque post-MeToo, de changer notre regard de ces œuvres et, pourquoi pas, de délivrer leurs héroïnes par de subtils artifices de mise en scène. C’est, par exemple, ce qu’au théâtre, Robin Renucci a réalisé avec une grande finesse, dans son École des femmes présentée tout l’été au Château de Grignan (26). Agnès (Juliette Cahon) est finalement délivrée de l’emprise d’Arnolphe (François Morel) mais, lors de la scène finale, au lieu de se soumettre à l’ordre patriarcal d’un mariage arrangé entre hommes, elle s’en va silencieusement en sens inverse de ces messieurs satisfaits d’avoir conclu une bonne affaire et croyant naïvement qu’Agnès les suit docilement ! (Cf. art. L’école des femmes – Grignan 2026, dans les pages Théâtre du Blog.) L’œuvre est respectée dans sa lettre mais on en propose une lecture féministe.
Revenons à ce qui nous tend les bras dans la nouvelle saison de l’Opéra Grand Avignon duquel nous sommes prêts à nous faire cette année encore, les captifs consentants ! Si l’on en juge par le choix de la photographie de l’affiche de la saison réalisée par Kourtney Roy, photographe canadienne jouant avec équivoque sur les codes du glamour, la maison d’opéra d’Avignon nous invite à une réflexion subtile sur la captivité qui ne se mesure pas nécessairement au poids de ses chaînes – quand elle en a ! Une jolie barrière blanche de jardin qui, loin d’évoquer les sordides barreaux d’une geôle, retient une femme dans une position agenouillée qui n’a rien d’une attitude choisie ; surtout, la tête de la femme vêtue d’une robe bleu métallique, est prise dans une haie fleurie couleur fuschia… La captivité n’est pas toujours celle qu’on croit, elle peut être érotique, colorée et surtout mentale, sans visage de douleur et aux couleurs trompeuses – illusions sans consentement.
La saison débutera par une Aida mise en scène par Frédéric Roels lui-même. Puis viendra La fille du régiment de Donizatti qui sera le traditionnel opéra participatif de janvier, mis en scène par Héloïse Sérazin ; puis Le Villi, une œuvre rare et sombre du célèbre de Puccini. Évidemment, on aura la chance d’assister à un Enlèvement au sérail, de l’incontournable Mozart, dans une mise en scène de Florent Siaud qui délaisse le décor exotique et suranné d’un gynécée oriental pour celui contemporain d’une cage dorée. Rigolleto clôturera la saison d’opéra mais l’année qui s’ouvre foisonne d’autres propositions diverses et toutes aussi passionnantes.
En chorégraphie, Martin Harriague redonnera son surprenant et merveilleux Prométhée créé la saison dernière à Avignon et qui nous revient auréolé d’un très large succès. Cette année, l’Opéra Grand Avignon signera une convention inédite avec le Centre Chorégraphique National Nouvelle-Aquitaine et Pyrénées-Atlantiques, le Malandain Ballet Biarritz. Dans cet accord, les deux institutions s’engagent à accompagner le passage de Martin Harriague de la direction du Ballet de l’Opéra d’Avignon à celle du CCN Malandain, ouvrant ainsi les bases d’une collaboration à venir renforcée entre Pays Basque et Provence. Ainsi, Avignon recevra en janvier L’amour sorcier et Don Quichotte, deux chorégraphies de cet immense artiste de la danse contemporaine qu’est Thierry Malandain.
L’Opéra du « Grand » Avignon, 16 communes entre Vaucluse et Gard, accueille aussi des artistes en résidence. Le Duo Jatekok composé de deux pianistes hongroises, Naïri Badal et Adélaïde Panaget, qui n’ont de cesse de proposer des moments pianistiques insolites en jouant à deux pianos ou à quatre mains sur un seul – à découvrir absolument ! Le turinois Federico Santi demeure chef associé de l’Orchestre national Avignon-Provence (ONAP) avec lequel l’Opéra collabore constamment et étroitement. Kourtney Roy, est aussi photographe associée et sa présence dans notre région est déjà marquée par une série de photos d’une Camargue revisitée sur un mode glamour décalé – à moins qu’il s’agisse plutôt de revenir au sens premier de cette catégorie esthétique. Depuis son origine française, à savoir le mot grammaire, en passant par sa déformation en grimoire, puis par l’écossais qui en a fait un « glamer » pour signifier un sortilège, le glamour actuel (post-hollywoodien) a moins à voir avec l’amour ou la séduction qu’avec une impression intense d’attraction enveloppée de mystère. En ce sens toute œuvre d’art profonde et secrète peut être glamour – autant dire nombre d’opus du répertoire d’art lyrique !
On croit avoir tout dit ? Que nenni ! La nouvelle saison de l’Opéra Grand Avignon est bien plus riche et diverse que ce que nous pouvons en dire-là, avec ses nombreux concerts comme celui des Tableaux d’une exposition de Mussorgski par l’ONAP, ses artistes solos comme Walid Ben Selim ou Stephen Eicher, ses propositions théâtrales comme un Bourgeois gentilhomme monté par Jean-Paul Rouve ou un Makbeth du Munstrum Théâtre, sans oublier un 4e Bal des Vampires, une soirée festive et déguisée aux alentours d’Halloween !
Plus de 130 propositions et évènements font l’entièreté de cette saison, alors je vous invite à flâner sur le site officiel de l’Opéra Grand Avignon qui les présente et détaille toutes.
Jean-Pierre Haddad
Captives – Opéra Grand Avignon, saison 26-27 – 1 Place de l’Horloge, 84000 Avignon. Du 12 septembre 2026 au 20 juin 2027.
Informations et réservations : https://www.operagrandavignon.fr/agenda
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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