Dans le théâtre d’Anton Tchekhov (1860-1904), il y a souvent un lieu, une maison, et des gens liés à ce lieu mais ne sachant pas s’ils doivent rester là ou bien partir, alors même qu’ils sentent bien que quelque chose, dans la situation, a changé et appelle la décision de s’arracher. Parfois même, c’est le lieu qui semble se dérober à leur présence, une perte de sens dans la relation au monde, une inscription inactuelle dans un passé aboli ou en cours de disparition comme dans La Cerisaie… Les personnages tchekhoviens sont-ils velléitaires, faibles, apathiques, déphasés ? Le réel semble leur échapper, ils ne savent plus se situer. Et pourtant, certains ont encore des désirs, tentent des choses, regardent encore vers l’avenir, comme Nina dans La Mouette, mais en vain, l’échec et la perte de sens les rattrapent.

La Compagnie du Dagor naît de l’Académie du Théâtre de L’Union de Limoges, est à elle-même un dispositif d’art dramatique. Tout le monde fait tout, le collectif est agent et acteur, un orchestre sans chef ou avec autant de chefs que de musiciens, ce qui suppose aussi une virtuosité des individualités. Dagor a eu une idée assez géniale : composer une pièce avec plusieurs autres de Tchekhov ! Des citations sans leurs références et une situation à la Tchekhov mais poussée à l’absurde : quatre personnages sont dans un lieu qui n’est ni un dedans ni un dehors, un non-lieu, un nulle-part ailleurs et ici en même temps. Un endroit indéfinissable, isolé, abandonné du monde ! Prise dans une boucle temporelle, la situation et les échanges se répètent plusieurs fois, comme une boite à musique qu’on remonte ou une boule à neige qu’on agite pour animer la scène. Mais la répétition subit une dégradation, une sorte d’érosion qui introduit des modifications légères mais significatives, la musique commence à jouer faux, la boule se fissure… Finalement, les variations perturbent complètement la situation qui déraille complètement. La faille temporelle dans laquelle de débattent les personnages, non pas en quête d’auteur (ils en ont un et pas des moindres), mais en recherche d’issue, s’agrandit. La boucle ne boucle plus et devient une spirale infernale. Tout devient comique non seulement du fait de la répétition, mais parce que la situation se déforme comme un matériau attaqué par un champ magnétique intense, ou plutôt par une alchimie qui métamorphoserait non pas le plomb en or, mais le sérieux en burlesque. Le comique pointe timidement d’abord puis s’abat sur le plateau comme une fatalité de l’absurde ! Marie Blondel, Julien Bonnet, Marianne Fontaine et Côme Thieulin, acteurs et personnages à la fois, aimeraient bien cesser de philosopher inutilement sur leur rêve de changement et « partir », mais quand ça décolle, c’est pour retomber aussitôt sous l’effet d’un bégaiement narratif dans lequel ils s’agitent comme des rats de laboratoire dans une cage que les chercheurs auraient abandonnée. Ils ne cessent de partir vers la gare – qui est éloignée car elle n’est pas proche ! – mais reviennent toujours à leur canapé bâché-débâché-rebâché x fois !

Variation guépardienne : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Ici, c’est le contraire, comme s’il fallait que rien ne change pour que tout change ! Car oui, il est souhaitable que tout change et pour tout le monde ! Le « Dagor », par sa référence tolkienne vise à questionner le réel par une provocation de l’imagination, l’imaginaire étant son champ de « bataille ». Ses intentions sont claires : « En ce moment, force est de constater, que nous nous sentons un peu coincé.es. Un peu à l’arrêt. (…) Beaucoup trop perméables à cette ambiance de fin du monde, de fin d’un monde. La fin d’une certaine forme d’Humanité. Cependant, à l’époque du repli sur soi, de l’individualisme et de l’obscurantisme, jamais les expressions « faire famille », « faire communauté », « faire société », pourtant si galvaudées, n’ont paru autant représenter notre utopie commune. » nous confie Dagor.

Nous y voilà, ce lieu isolé est bien le non-lieu d’une utopie et le non-temps d’une uchronie. Ce lonely place est un lieu mental, celui du désir d’une nouvelle histoire commune, d’un lieu désirable, a lovely place !

En attendant l’embarquement futur, le vrai lieu du Dagor reste la scène dont il sait formidablement se servir, l’occuper pleinement et l’affoler aux limites du possible ! A lonely place est autant une chorégraphie (de Génia Chtchelkova) qu’une farce du quotidien, dérobée en douce à un grand dramaturge ! Le minimalisme des moyens est inversement proportionnel aux effets de théâtre de la dramaturgie collective, faisant exploser le plateau jusqu’aux zygomatiques du public, non sans lui avoir d’abord torturé gentiment les méninges. Le drame « néo-tchékhovien » est soutenu par une création sonore étrange mais bien accordée à l’énigme mécanique de la pièce. Tout concourt au tragi-comique y compris les costumes de Sarah Leterrier, d’une totale et parfaite banalité, ainsi que la lumière crue et sans ombres, de Samuel Bourdeix.

Mais peut-être avons-nous rêvé, endormis sur le canapé de notre passivité ?… Le voir pour y croire !

Jean-Pierre Haddad

Festival Off- Avignon 2026 ; Le Train Bleu, rue Paul Saïn, 84000 Avignon. Du 4 au 23 juillet à 20h25. Durée 1h05.

Site de la Compagnie :https://www.compagniedudagor.com/spectacles/a-lonely-place/

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