La pédagogie de Jacques Lecoq (1921-1999) a propulsé maints talents d’art dramatique par le monde. De fait, l’École est internationale et on y entend parler beaucoup de langues différentes lors des restitutions du travail des élèves, au 116 de la rue Carreterie à Avignon. L’École Jacques Lecoq a, en effet, quitté Paris pour s’installer dans l’ancienne caserne des pompiers de la Cité des Papes, en 2023. Ce que l’on retient en général, de la méthode Lecoq, au sens grec de « chemin », c’est qu’elle vise un théâtre de création où les interprètes sont aussi créateur-rices de leur jeu, de leur personnage et, bien évidemment, le travail du masque et du mime ou encore du clown personnel, donc de la gestuelle, du visuel, du physique, du jeu de corps, avec une insistance particulière sur le mouvement et les déplacements dans l’espace tridimensionnel.
Mais quoi, le monde n’aurait que trois dimensions ? Et le temps ? Il est omniprésent dans le mouvement appréhendé par Lecoq, car il est la quatrième coordonnée du repère physique du monde comme du plateau. Tout mouvement a un rythme, une cadence, une vitesse, des accélérations ou ralentissements, toute action a un séquençage temporel, et cela vaut pour les mouvements de corps comme pour ceux de voix ou de paroles.
L’École fête ses 70 ans cette année et le plus beau des cadeaux ne pouvait être qu’une création, un geste de continuité et de persévérance dans son être pour cette institution si vivante, si vibrante d’une jeunesse de partout.
La bonne idée d’Anne Astolfe qui enseigne à l’École depuis plusieurs années, et en est désormais la directrice, est d’avoir, pour cet anniversaire, abordé la question du temps théâtral au moyen d’une création sonore, purement sonore – un théâtre d’écoute et de vibrations intimes ou in time. Sa pièce Tout est question de timing est donc faite de sons, comme une œuvre musicale en un sens, musique de chambre sans doute, mettant en fibrations acoustiques un art parlé du tempo, des bruits comme celui nostalgique des magnétos, et du silence. Pas de mouvement sans repos et pas de musique sans silence. Le résultat est surprenant, singulier et d’une grande force émotive, mais aussi en harmonie avec la pensée lecoquienne du mouvement et du rythme.
Cette forme sonore a de la matière. Une matière assez dense, constituée par des archives et enregistrements de Jacques Lecoq répondant à une entrevue avec un journaliste de la CBC, une radio de Montréal, ou s’adressant à des élèves au sujet du temps ou tempo ou timing dans le jeu. A cette matière langagière s’ajoute une matière sonore faite de bruits, les « clacs » des boutons de l’enregistreur à bande utilisé à l’époque, ainsi que les « schuitts » du défilement accéléré de la bande pour caler l’enregistrement. Ce n’est pas tout, forme et matière trouvent dans la mise en sons d’Anne Astolfe, une unité artistique absolument parfaite, mais aussi une dramaturgie et une scénographie inattendues pour un tel projet. Dans une salle très zen de l’École, deux gradins en bois sont installés pour recevoir un public volontairement peu nombreux. Dans le dos du public, le pupitre technique de la cheffe des sons. Tout autour des gradins, des enceintes sur des supports de bois. Dix-huit enceintes de tailles et de registres différents, sont positionnées en cercle, trois basses en arc, face au public. Elles sont accompagnées de leurs petites sœurs, les médiums et les aigus, réparties selon une équation technico-sensorielle aussi subtile qu’efficace. Au signal de la metteuse en sons, la troupe de personnages tout en noir et immobiles comme des stèles mémorielles ou des monolithes venus d’une autre galaxie, entrent en jeu, crachant par leurs haut-parleurs des phrases, mots, bribes de cours de Jacques Lecoq. D’autres voix, interviennent comme celles de Faye Lees Lecoq ou de François Lecoq, celle de Jean-Gabriel Carasso et aussi celle d’Anne Astolfe. Se font entendre également les battements variés d’un métronome commandé par le maître qui, finalement, règle l’appareil sur la seconde, le temps proche du rythme vital. Jacques Lecoq parlait justement de timing plutôt que de temps ou de tempo, en raison de l’acception plus biologique du terme anglais. Il lui arrivait de parler de « mystère du rythme » aussi, mais à écouter son cœur, à prendre son pouls, à suivre sa respiration, chacun peut aisément éclaircir ce mystère : la vie se dit en battements, en rythme binaire… Dans la vraie ontologie, le Deux précède l’Un ; le rapport est consubstantiel à la chose. Lecoq disait : « Entrer dans le rythme, c’est exactement entrer dans le grand moteur de la vie. » (Le Corps Poétique, 1997). La répartition des enceintes dans l’espace produit de superbes effets acoustiques, une scénographie très dynamique, mais la dramaturgie n’est pas en reste : ça bouge, ça tourne, ça vient d’ici ou de là, ça agit comme ceci ou comme cela, ça circule, ça s’arrête, ça repart, ça claque, ça tape, ça schuitte-schuitte-schuitte, ça passe de l’english au français – vous imaginez, 18 personnages en plateau ! Durant les 28 minutes que durent la pièce sonore, une véritable action dramatique se développe et « Plus le temps entre l’action et la réaction sera grand, plus l’intensité dramatique sera forte, plus le jeu théâtral sera grand si l’acteur soutient ce niveau. La force dramatique sera proportionnelle au temps de réaction. » a dit Jacques… (Ibid.). Dans Tout est question de timing, les acteurs, faits d’électronique perfectionnée, ont fort bien soutenu le niveau de l’action !
Mais, comme tout est question de questions, on demandera peut-être : « Et ça raconte quoi cette histoire ? » Ça raconte que justement que tout est question de timing, y compris la création sonore d’Astolfe, parfait exemple de mise en abîme entre fond et forme. Autre question possible : « Mais pourquoi cela dure précisément 28 minutes ? » La réponse est dans l’expérience sensorielle et mentale consistant à aller écouter l’œuvre. Il suffit de de s’asseoir et d’écouter de bout en bout, de vibrer avec les membranes des haut-parleurs, de voyager avec la parole et les sons comme sur une embarcation suivant le courant d’une fleuve, pour comprendre qu’il ne fallait à l’œuvre pas une minute de plus ou de moins… Question de timing !
Jean-Pierre Haddad
École Jacques Lecoq, 116 rue Carreterie, 84000 Avignon. Du 13 au 17 et du 20 au 24 juillet 2026. Visites à 14h, 15h, 16h et 17h.
Informations et réservations : https://www.ecole-jacqueslecoq.com/festival-2026/
Une création sonore conçue par Anne Astolfe, en partenariat avec l’association demaiin.org
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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