« L’ours est parti depuis plusieurs heures maintenant et moi j’attends, j’attends que la brume se dissipe. La steppe est rouge, les mains sont rouges, le visage déchiré ne se ressemble plus. » En août 2015, l’anthropologue Nastassja Martin sort en lambeaux de sa rencontre avec un ours dans les montagnes du Kamtchatka. De cette expérience limite, vécue comme un combat singulier, et du travail pour se reconstruire, elle a tiré un livre, Croire aux fauves (2019) – ce titre, est-ce une injonction ou une révélation ?
Dans l’adaptation complexe mais fort réussie que Constance Dollé (Molière du « seule en scène » 2019) et Sandrine Raynal nous proposent dans une création pour le Off d’Avignon, un questionnement insolite surgit au travers de l’aventure et des réflexions du personnage de l’anthropologue « miraculée ». Pourquoi ce passage de l’étude de l’humain à une rencontre désirée avec l’ours, presque un rendez-vous ? Dès son arrivée sur le terroriste de Sibérie, Nastassja rêve de l’ours… Mais qui est l’ours ? De quoi l’ours est-il le nom (ou le non) pour Nastassja ?
La chercheuse travaille dans le sillage de l’anthropologue Philippe Descola pour qui la barrière spéciste n’existe pas entre l’humain et l’animal, donc ici, l’ours… L’animal serait simplement un autre de l’humain et peut-être Nastassja rêvait-t-elle l’ours ainsi, rencontre d’un autrui radical mais qui porterait une vérité sur soi, le non moi qui me révèle à moi ? C’est au point que lors de l’attaque de l’ours, Nastassja a tenté un procédé intersubjectif proprement humain bien qu’aléatoire, qui aurait fait ses preuves lors de prises d’otages violentes comme celle du Bataclan : en regardant l’agresseur dans les yeux, on se donnerait une chance non négligeable de ne pas être tué sur le champ. Mais visiblement, l’ours rencontré n’avait pas lu les récits journalistiques de cette nuit d’horreur… Pour autant, la chercheuse a affronté la bête. Une fois sa tête prise dans la mâchoire du fauve, elle s’est débattue à coups de poings et peut-être tient-elle sa survie de cette lutte inégale mais décisive dans l’abandon de sa proie par le fauve… Une chose est claire, Nastassja a réagi comme l’animal que nous sommes encore un peu, retrouvant un instinct de défense peut-être salutaire – animal, nous l’avons été bien plus dans le lointain passé de notre espèce, mais cela autorise-t-il à gommer les différences produites par l’histoire tant naturelle qu’humaine ?
Dans l’adaptation théâtrale, le récit est fragmentaire et la narration hybride mais l’histoire conserve toute sa clarté grâce à divers subterfuges de plateau mi-réalistes mi-allégoriques, avec une bande sonore très suggestive. Constance Dollé en Nastassja Martin, n’a pas besoin de ressemblance ni de maquillage défigurant pour incarner une anthropologue en quête d’un sens en dehors de la science. Camille Grandville et Miglen Mirtchev jouent tous les autres personnages, des compagnons d’escalade russes aux nombreux médecins, en passant par la mère de la chercheuse. L’entretien avec cette dernière est très éclairant sur la personnalité de Nastassja Martin. La chercheuse dit vouloir « y retourner », la mère s’inquiète du danger : « je ne vais pas vers le danger, mais vers moi-même, pour me construire. Je ne veux pas me détruire… L’ours et moi, on est lié, il y a un endroit où il est moi, avec moi et personne d’autre. » Un trouble s’installe… Peu avant, on a entendu en voix off, un extrait d’entretien avec Simone Signoret qui parle du dédoublement de l’acteur. L’actrice dit devenir autre en jouant, et faire des choses en tant que personnage qu’elle ne ferait jamais en tant que personne ; chose rendue possible par la convention de la fiction, mais est-ce une piste d’explication ? Comme avec les trains, un désir peut en cacher un autre. Ces éléments sont comme deux quantités connues d’une équation dont la solution risque de faire défaut, un petit x restant inconnu ! Ce qui est remarquable dans l’adaptation de Constance Dollé et Sandrine Raynal est justement une certaine mise en scène de l’énigme Nastassja Martin.
Faut-il côtoyer une bête dangereuse, au point de risquer sa vie, pour parvenir à devenir soi par l’autre ? Et si tout le problème tenait au dualisme (déjà biblique) qui pose une différence de nature entre l’animal et l’humain qui consisterait en la « conscience » ? À cette erreur historique de la pensée spéciste dominante, a répondu la correction antispéciste, mais par une identification erronée de l’humain à l’animal. Le faux problème dualiste hérité de Descartes, ne peut être dépassé que par l’affirmation de Spinoza que l’humain, vis-à-vis de la nature, n’est pas « un empire dans un empire » mais une partie de celle-ci, avec une différence qui consiste dans le développement mental et sociale d’une rationalité intégrée à l’évolution de l’espèce humaine, donc naturelle. Sans cette nuance non pas spéciste mais fonctionnelle, pas d’histoire humaine, tant sociale que politique ; or, cette histoire est un fait observable ; ce qui rend absurde toute négation de différence, toute identification antispéciste. Par sa facture même la pièce, qui pouvait relever de la gageure, soulève fort bien toutes ces questions.
Mais, dira-t-on, quel rapport avec la quête d’identité d’une personne singulière qui après tout pourrait vouloir la mener « avec l’ours » ? Aucun si on prend cette condition comme une métaphore – de quoi ? Sinon, nous n’avons pas d’identité même personnelle, sans appartenance à un collectif de semblables, duquel nous tirons non seulement notre subsistance (plus que notre substance pensante) mais aussi notre venue à l’existence et notre inscription dans un devenir d’espèce en lien avec toute la nature. Ce collectif étant humain, pour le meilleur et pour le pire comme on dit dans les mariages.
Croire aux fauves, faut voir, mais pas de près ! …
Jean-Pierre Haddad
Festival Off – Avignon 2026. La Scala Provence, 3 rue Pourquerie de Boisserin, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 17h20. (Durée, 1h10 ; à partir de 12 ans).
Site officiel : https://lascala-provence.fr/programmation/croire-aux-fauves-2/
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