Le désir a-t-il besoin d’une loi ? Une loi propre exprimant sa nécessité interne ou bien être l’objet d’une loi qui légiférerait sur lui de l’extérieur ? Déplacement : le désir masculin est bel et bien assujetti à une loi viriliste de la performance érectile et avant cela, a l’injonction au dépucelage précoce censé inaugurer une vie de copulation bien remplie, c’est-à-dire vidée de tout affect d’attachement, de toute émotion érotique, de toute sensualité non centrée sur le coït ! Cette dictature phallocratique soutenue par la pornographie, a pour pendant la soumission des femmes au désir du mâle. Mais c’est terminé, elle a fait son temps, elle est renversée, même si elle agonise lentement. À l’heure du bilan anthropologique, on peut dire que cette tyrannie machiste n’a pas fait des dégâts que chez les femmes qui bien évidemment en ont été les premières et plus nombreuses victimes, mais aussi chez les hommes.

Le seul en scène d’Esteban Hupé et de Barnabé Lambert, mis en scène par le premier et interprété par le second, duo de choc ultra-performant, crée le personnage d’un garçon de 17 ans encore vierge et qui va condenser en lui tous les dommages psychiques de cette fausse loi du désir mâle – désir de faire mal aussi, ou de faire mâle, mais paraître n’est pas être…

Pour s’attaquer à une norme sacro-sainte, il convient d’en montrer l’atrocité et c’est par là que commence l’espèce de cauchemar initiatique que déplie scène après scène, ce spectacle décapant, provocateur et libérateur. Quelle belle intuition que de suggérer par une cérémonie d’émasculation orchestrée par un prêtre du dieu-phallus, que l’obsession de la bandaison n’est que le symptôme d’un complexe de castration encore actif ! Après ce prologue sacrilège et cathartique, digne du théâtre de la cruauté d’Artaud, « un théâtre qui nous réveille cœur et nerfs » (Le théâtre et son double), les scènes s’enchaînent comme dans un rêve, l’association d’idées faisant sens et fil conducteur d’une série d’évènements débouchant sur l’avènement d’un jeune homme en déconstruction positive mais passive, avançant sans s’en douter vers la liberté d’aimer en désirant ou de désirer en aimant. Autre déplacement intérieur au cauchemar, les ciseaux servant au sévice du début, se métamorphosent à la fin, en geste de fumer une cigarette qu’une belle de nuit initiatrice d’émotions érotiques, tient délicatement entre son index et son majeur.

Dans cette histoire hallucinée, l’écriture à quatre mains est d’une extraordinaire audace et liberté de ton, pas seulement dans le texte, mais dans le non-texte, dans la physicalité théâtrale. Ce qui est en effet remarquable dans ce spectacle d’une totale crudité, est que le récit avance aussi par le jeu de corps de l’acteur. Les gestes, le jeu de clown, le mime et les mimiques, la danse sauvage ou raffinée, le masque d’un visage aux mille expressions, sans oublier la diction parfaite et tranchante de Barnabé Lambert, sont autant de vecteurs narratifs absolument décisifs pour l’effet spectaculaire et la portée ironique de la performance. Au cinéma, on dit parfois qu’un acteur crève l’écran, ici le comédien défonce le plateau en prenant soin de ne pas toucher au quatrième mur qui s’avère indispensable à la distanciation critique de la mise en scène.

La prestation époustouflante de Barnabé Lambert est polymorphe, éclatée en une galerie de personnages dont certains semblent échappés d’un cartoon délirant. C’est au point qu’on se demande parfois si on a affaire à un humain ou à un animal. L’écart n’est pas d’ailleurs pas si grand chez les obsédés de « la baise » ! Et, chose singulière, la compagnie revendique une certaine animalité, fut-elle provocatrice ; Barnabé Lambert, véritable bête de scène, est membre du Collectif La Porcherie et Esteban Hupé, possible montreur d’ours, en est co-fondateur. Inutile de préciser que le plateau du cube noir est quasiment nu, une bassine et une chaise pour tout décor, l’espace s’offre ainsi totalement à la geste excentrique et libératrice du comédien. Ce vide s’avère propice à la déconstruction du mythe viriliste qui n’est que boursoufflure et néant de soi.

Une pédagogie sans complexe ni tabou aurait tout à gagner à accompagner au lycée, les trop rares séances d’EVARS (Éducation à la vie affective et relationnelle, et sexuelle) par la performance d’Esteban et de Barnabé, si facile à se transporter en tout espace aussi clos et cubique qu’une salle de cours ! Car oui, cette Loi du désir fait triompher le désir sur la loi en donnant au désir sa vraie loi interne de liberté qui est celle de la surprise, de l’émotion et du plaisir sensuel dans la rencontre.

Jean-Pierre Haddad

Festival Off – Avignon 2026. Théâtre de la Reine Blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon. Du 4 au 22 juillet, à 22h. (Durée : 1 h.) Relâche les 9 et 16 juillet.

Information et réservation : https://www.reineblanche.com/calendrier/avignon/la-loi-du-desir


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